Chapitres d'Estel -> Etude du Lond Daer -> [Conte] De Soie et d'Epine
 
Elysiane
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Message Posté le: 7/05/2009 à 19:08    Sujet du message : [Conte] De Soie et d'Epine
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Le crépitement d'un feu dans la cheminée, chassant les ombres grandissantes de la nuit. La danse des éclats de lumière sur les murs de bois chaud, sur les meubles simples mais élégants. Les restes d'un diner léger sur la table, un verre de vin rouge encore à moitié plein posé sur un guéridon. Un dessin oublié au rebord d'une commode, représentant un bijou sous toutes ses facettes.

Le grincement d'un fauteuil à bascule qui se balance doucement au gré des mouvements de la jeune femme qui y est assise. Elle repousse doucement du bout des doigts une mèche de cheveux châtains qui tombe devant ses yeux sombres. Son visage est calme, serein, un sourire fugace orne un instant ses lèvres. La tête légèrement penchée en avant, elle est concentrée sur la lecture de quelques feuillets.




Dernière édition par Elysiane le 8/05/2009 à 14:29; édité 2 fois
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Elysiane
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Message Posté le: 7/05/2009 à 19:16    
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Hors-personnage :
Conte écrit par Boucle d'Or, acquis par Elysiane au cours de la vente aux enchères de l'Association Breearde du 3/05/09



DE SOIE ET D'EPINE




Le long cortège des chameaux serpentant au milieu du désert se rendait d'un camp de nomades à l'autre, c'était une caravane marchande réputée pour la qualité de ses tissus et tapis. Le chef de ce groupe, un homme au visage d'un brun sombre, les traits émaciés, d'une stature moyenne comme tous les hommes du désert, avait pour la première fois emmené son plus jeune fils.
La caravane d'hommes, de chevaux et de chameaux fit halte à la nuit tombante, chacun s'occupant à sa tâche, la plupart indifférent à l' horizon s’embrasant de l’incendie solaire.

Ils mangèrent tous, en silence, les visages éclairés par les feux. Puis ils restèrent à contempler la nuit froide du désert. Le ciel brodé d'étoiles et épuré de tout voile nuageux accueille au loin une lune pleine mêle son pâle argent au reflet d’or mat de murailles à demi effondrées, sous la lumière opalescente les ruines semblent retrouver la somptuosité d'un temps perdu où le Seigneur qui vivait là était craint jusqu'au nord du Gondor . Le père observant son fils devant le spectacle se mit à lui parler .

- Sais -tu Marhad, mon fils que si nous étions plus près de ces ruines nous verrions s'animer le passé .
- Mais que verrions nous ? demande le fils. Alors le père d'une voix basse commence à conter une histoire.
- Nous verrions de grandes salles, d'immenses espaces scandés de hautes colonnes blanches et des terrasses, à perte de vue des jardins luxuriants où les beautés du Harad dissimulées sous des voiles clairs, glissent comme des spectres sous les hauts palmiers. Dans les vastes cours, des faisans dorés pousseraient leur cri et, des appartements s'échapperaient les rires cristallins de femmes.
Sens mon fils comme l’air est saturé de parfums troublants, opaques comme une nuit sans lune, lourd d'opiacé, plein de promesses enivrantes. Ecoute mon fils, écoute les jets d’eau, leur musique s'élève par dessus la terre, leurs colonnes transparentes et bleuâtres retombent en bruissant dans les vasques de marbre.
Si nous foulions de nos pas cette antique prison de la Beauté, nous entendrions le hibou hululer sous le plafond effondré, nous verrions de sombres serpents glisser rapidement sur les dalles effritées. Puis nous n'entendrions plus que le silence et soudain un murmure, une plainte éternelle venue du puits. Du fond de sa tristesse surgiraient des larmes qui ruisselleraient sur le rosier planté à ses côtés, l'empêchant de mourir. Il pleure la mystérieuse et belle étrangère qui régna prisonnière dans ces lieux, parmi les myrtes et les autres roses.

Mais retournons plus d’un siècle en arrière.


*****



Alors que le Maître et Seigneur des lieux Ar-Pharzil se repose sur des coussins moelleux de ses meurtres et de ses pillages. Que d'une main lasse de volupté il plonge dans le fleuve de la chevelure de sa favorite.
À la frontière du Gondor, des hommes d'Umbar ont capturé un jeune homme. Ils l’ont attaché à la queue d’un cheval et emmené dans leur pays. Pour la première fois l’adolescent à peine plus âgé que toi Marhad, considère, surpris le paysage. Le désert parsemé d'oasis au bord desquelles s’accrochent, telles des voiles pourpres, les tentes des nomades ombrées des palmiers. Il voit les dunes chauves de toute végétation, adonnant leurs ondulations féminines aux rayons du soleil . La torpeur le prend jusqu'à leur arrivée dans une ville grouillante de population, couverte d'un ciel tout aussi infini et bleu que la mer.
Les brigands emmènent leur prisonnier à Umbar, ville portuaire et commerçante où tout peut se monnayer. Ils espèrent tirer un bon prix de ce jeune homme. Après le partage du butin, ils iront s'enfoncer dans la sombre débauche des rues riches en saveur. Le jeune captif est vendu à un viel homme à barbe blanche, qui doit sa richesse qu'on dit immense au commerce d’esclaves.
Le Gondorien est jeune, le regard clair et naïf, beau et bien fait. Le rusé vieillard sait apprécier une telle marchandise. Il le traite aimablement, le conduit à sa demeure, ordonne qu'on lui prépare un bain, qu'on lui donne un repas abondant et un vin généreux en tanin, qu'on lui apporte des vêtements précieux. Puis il exhorte le jeune homme à se reposer du voyage fatigant.
Après plusieurs jours de ce régime le jeune homme est complètement remis, dans ses yeux brille à nouveau le feu de la jeunesse. Le vieillard l’enchaîne et le pousse devant lui, comme du bétail, jusqu’au marché où il le met à l'étal avec d'autres esclaves, des jarres d'épices, des soieries, des fourrures. Il expose toute sa marchandise sur des tapis de laine nouée. Un long fouet à la main, il surveille d’un air soupçonneux son étal.
Des alentours, viennent des femmes entièrement vêtues de draperies rouges, elles achèteront de quoi satisfaire leurs caprices, soies, parfums, bijoux en or. Elles passent devant l'étal du vieux marchand d'esclaves. De temps à autre, l’une d’elles fixe ses yeux brûlants et sombres sur le jeune homme, puis continue sa route vers d'autres marchands.

Le jeune gondorien intéresse des éleveurs de chevaux, vêtus de longue tunique, de larges pantalons, bottés et ceinturés de cuir fin, leurs cheveux noir de geai retenus en tresses. L'un d'eux tâte l'adolescent comme il ferait d'un cheval, puis s'intéresse à un homme dans la force de l'âge. Derrière le groupe des éleveurs de chevaux, un grand homme adipeux observe la scène de ses yeux noirs menaçant de disparaître dans la graisse, Sa mise est luxueuse, un bonnet de velours pourpre brodé de fils d'or tranche sur sa peau d'ébène, une longue tunique de soie rouge surmontée d'un mantelet de fourrure couvre un corps épais. Tout à son observation il se prélasse sur son riche équipage, il tire de sa pipe recourbée de longues bouffés avant d'exhaler des spirales bleutées. Le Gondorien attire toute son attention.
Il descend avec mille précautions du siège sur lequel il trônait et prudemment il éprouve d’un air compétent les muscles des bras et hausse les épaules avec mépris.
- Trop faible pour le travail des chevaux dit-il enfin. Il regarde tour à tour les éleveurs et le vieux marchand, se retourne vers l' autre esclave plus âgé, plus musclée, affirme que celui ci paraît promettre un meilleur usage.

Sur l'entrefait un troisième acquéreur se présente. Un corsaire. Il a une allure affectée mais qu'on ne s'y trompe point, du haut de son air affable il toise l’adolescent. Il n’est pas de beaucoup plus âgé que celui qu’il veut acheter. Son visage de belle forme, glabre, à la peau brune, son regard gris acier, incisif comme la lame qu'il porte sous son long manteau, portent l’empreinte de la cruauté. Malheur à celui qui embarquera sur son navire, il succombera sous son fouet !

Pendant ce temps là, l'éleveur de chevaux est revenu, il demande en langue commune au jeune homme s'il sait manier les chevaux, ce dernier acquiesce, il est tenté d’en faire l’acquisition. Le marchand dit son prix, l' Haradrim profère un juron et fait semblant de s’en aller.
Pendant que le marchand le rappelle, une femme, grande et forte, aux yeux brillants, s’approche de l’adolescent. Elle le contemple attentivement, puis, vivement saisit le bras du marchand.
- Combien en veux tu de celui ci ?
- Pour toi belle et captivante maîtresse je suis prêt à baisser mon prix.
Le vieux marchand se met à rire.
-Ne me flatte point réplique la Suderonne toute parée de nombreux colliers lourds et tintinnabulants. Le corps massif dissimulé sous un large cafetan de soie brodée d'arabesques dorées.
- Comment peux-tu savoir si je suis belle ou laide ? Quel homme, en dehors de mon époux qui n'est plus a dans Umbar connu mes ardeurs ? Je ne te paierai point tes compliments.

Derrière elle une voix retentit.

- Amène-le dans une heure, dit l'homme à la peau noire comme du charbon, je te remettrai l’argent.
La veuve, d’un mouvement brusque, fait cliqueter ses bijoux, jette un regard indéfinissable sur le bel esclave et s'indigne, puis alors que le marchand lui fait savoir que l'affaire est faite, elle coule un dernier regard caressant sur le Gondorien.
- Comme elle le regarde ! raille l' acquéreur avec un rire sardonique. Le jeune homme peut te remercier vieil homme . Elle l’aurait tué d’amour.
Les assistants se mettent à rire, pendant que le captif fixe désespérément le sol, de son regard.


- C’est le gardien de la maison des Beautés d' Ar-Pharzil, lui dit le vieux marchand après que la pelisse, le chapeau de velours rouge eurent disparus parmi la foule des acheteurs et des vendeurs se pressant en désordre. Nous avons fait plus d’une bonne affaire ensemble. Il y a deux ans, je lui vendis une vierge Gondorienne , aux cheveux de miel et d'or et aux yeux bleus et grands comme la baie de Belfalas. Ainsi, il s’est acquis la faveur de son Seigneur, car celui-ci, à qui tout est soumis, est dominé par la belle étrangère et se courbe devant elle ni plus ni moins qu’un esclave.Le marchand sourit en hochant la tête le regard un peu perdu. Oui ! Ni plus ni moins qu'un esclave répète t-il.
L’heure s’est écoulée, le gardien de la maison des Beautés qu'on nomme Murzir, vient prendre sa livraison. Il demande au marchand d'enlever les chaînes de l'adolescent et lui attache les deux mains derrière le dos, il le conduit comme une tête de bétail qu’on mène à l’abattoir à la résidence de son Maître, à l’extrémité orientale du Harad.


*****


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Elysiane
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Message Posté le: 8/05/2009 à 11:31    
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A leur arrivée le soleil découpe les murailles imposantes de la bâtisse. Ils passent la porte gardée par quatre Haradrims armés de lances aux pointes acérées et rouges. Accompagnés de deux gardes, ils entrent dans la cour au fond de laquelle s’étagent des terrasses fleuries et saturées de la verdure des mûriers et des myrtes luxuriants.
Murzir explique au jeune Gondorien que ces terrasses , bassins, fontaines et jardins ont été construits en une année pour satisfaire la belle étrangère qui ne s'accoutumait pas des simples cours ombragées de palmiers et rafraîchies de petites fontaines . Il ajoute que son Maître avait dépensé une fortune pour faire venir les meilleurs sourciers qui soient. Il ajoute encore, plein de fierté, que son Maître Ar-Pharzil est grand et craint, un guerrier qui a fait couler beaucoup de sang et pillé sans relâche.

Lorsqu’ils se retrouvent sans le cortège des gardes, Murzir dit à l'adolescent :

- C'est moi que tu sers, jusqu’à ce que le Maître t’aperçoive. Tu lui plairas, j’en suis sûr, et tu me rapporteras le double de ce que tu m’as coûté. Tu y trouveras toi-même ton avantage mais d’abord, apprends à te taire et à obéir.
Le jeune homme serre les poings, tout entier fermé sur son malheur, il ne dit rien. La nuit approche, les portes se ferment. Toute l’immense construction semble se figer. On n’entend plus que le bruissement monotone des jets d’eau et, de temps à autre, les sanglots enivrés d’amour d'un rossignol, toute l'atmosphère baigne dans le parfum entêtant des roses et des jasmins. L'adolescent dodeline de la tête, il sombre dans la langueur quand le Gardien de la maison des Beautés l'interpelle.

- Suis-moi. Tu m’accompagneras dans ma ronde de nuit, dit le suderon à son nouvel esclave. Silence, à chaque mot, un coup de fouet!

Le malheureux jeune homme suit le sinistre personnage à qui il se trouve livré. Ils arpentent les silencieuses allées qu'un croissant lunaire éclaire d’une suave lueur crépusculaire. Ils traversent la cour, dans laquelle se dressent, à gauche de l’entrée, les demeures des serviteurs et des esclaves, à droite le palais formé de constructions d’inégale grandeur aux toits étincelants et flanqués de tours élégantes surmontées de terrasses dentelées. Le gardien de la maison des Beautés, toujours enveloppé de sa pelisse , passe sous une voûte et pénètre dans la cour intérieure. Il ouvre une grille de fer ornée de riches décorations , et la referme avec précaution après avoir laissé passer son esclave. Ils se trouvent dans le vestibule du Seigneur Ar-Pharzil. Ils foulent aux pieds un sol de marbre recouvert de tapis, passent entre deux fontaines monumentales déversant leur eau limpide dans un bassin de marbre blanc, ils gravissent l’escalier en plein air qui donne accès au premier étage ; puis ils traversent une suite de salles qui reçoivent de trois côtés un jour atténué par des hautes ouvertures masquées en partie de lourdes tentures.
Le plafond est supporté par des colonnes. Les murailles sont ornées d’un treillis délicat en fer forgé et doré qui se détache sur un fond rouge. Les dallages en pierre sont couverts de nattes qui assourdissent les pas, tandis que le long des murs, des divans moelleux, formés par des coussins de soie invitent au repos. Les deux hommes reviennent par le même chemin, et le suderon , esquissant un sourire équivoque, ouvre une petite porte, tout juste assez large pour laisser passer un homme.

- Attends-moi ici, chuchote-t-il. Tu ne peux me suivre plus loin. Au bout de ce corridor est la maison des Beautés où résident les femmes du seigneur Ar-Pharzil.



Le lendemain, le jeune homme est habillé par son maître, de jolies bottines d'un cuir fauve, de larges pantalons bleus et d’une longue tunique rouge. Il complète le costume d’une ceinture de soie moirée assortie aux pantalons. Il le conduit, ainsi accoutré, dans la grande cour. Il s'arrêtent devant les communs où jaillit un magnifique jet d’eau, retombant avec un bruit joyeux dans une grande conque marine. Murzir dit à son esclave de prendre deux arrosoirs, de les remplir d’eau et d’aller arroser les rosiers de l'étrangère.
- Fais en sorte que le seigneur Ar-Pharzil t’aperçoive, à cette heure il se promène dans les jardins, ou un peu plus tard, quand il traversera en direction de la maison des Beautés. Je l’accompagnerai. Ne manque pas de le saluer humblement, en te jetant à genoux, bras repliés sur ta poitrine et en touchant le sol qu'il foule de ton front !
Murzir le laisse, il s'enfonce dans les dédales du palais.
Le Gondorien se conforme docilement aux ordres de son maître. Il puise de l’eau, arrose les rosiers tous les rosiers, ainsi que les myrtes et les petits amandiers qui poussent sur les terrasses en espalier, car le seigneur n'apparaissait pas.

Et puis Ar-Pharzil lui-même, accompagné des gens de sa suite somptueusement vêtus et de Murzir, sort du palais et traverse la cour. C’est un homme d’une quarantaine d’années, d’une étrange et sauvage beauté. Il est un peu corpulent, ce qui, sous les amples plis de ses vêtements, est tout à son avantage, le faisant paraître plus grand et plus imposant. Il porte de larges pantalons de soie blanche, noués sous le genou, retombant sur ses souliers en cuir rouge cousu d’or et somptueusement bordés de zibeline noire. Une longue tunique de même étoffe tombait en larges plis jusqu'à ses chevilles, serrée aux hanches par une étroite ceinture d’or incrustée de pierreries et dans laquelle était passé l’étui rouge d’un poignard à lame courbe . Il est soigneusement coiffés de multiples tresses faites des cheveux d'un noir inquiétant et de rubans dorés. Son visage fin, au nez aquilin surmonte une bouche petite, pavée de dents éblouissantes plantées dans des gencives d'un rouge sombre, ses sourcils noirs et bien arqués ombrent des yeux d’un éclat singulier, mêlent une énergie virile à un charme féminin, caractère qu’accentue encore l’absence de toute barbe. Ce seigneur du Harad semble né pour voir hommes et femmes à ses pieds.
C’est ce que ressent le captif, quand le regard d' Ar-Pharzil l’effleure négligemment. Poussé par une puissance invisible, il se jette à terre et touche du front les pierres brûlantes que les pas du despote viennent de fouler. Puis, tout ému encore de l’impression subie, il court en bas des terrasses et se laisse tomber à demi-évanoui sous un frangipanier.
Bientôt il est rejoint par Murzir et le Seigneur et Maître, alors l'adolescent se prosterne à nouveau, le visage contre terre devant le puissant seigneur, qui s’arrête si près que l’esclave sent le cuir du soulier rouge contre sa joue.
- Quel est ce jeune homme ? entendit-il demander.
- Lève-toi! Commande Ar-Pharzil
Le jeune homme se releve et se tient, les bras croisés sur sa poitrine, tremblant sous le regard qui le considère. Murzil quand à lui vante son nouvel esclave à son seigneur .
- Il me plaît. Combien t’a-t-il coûté ?
Le Garde de la maison des Beautés annonce le double de la somme payée.
Le seigneur acquiesce de la tête.
- Fais-toi rembourser la somme et envoie l’esclave travailler à mon service dans le jardin privé. Un sourire enfantin fend les joues rebondies de Murzil qui s'incline de nombreuses fois en regardant Ar-Pharzil partir vers les appartements des femmes.
Le jeune homme vient de changer de maître pour la troisième fois.


*****



À partir de ce jour, il travaille matin et soir sous la direction d’un vieux jardinier et en compagnie de cinq autres esclaves. Ils s'échinent dans les jardins privés d'Ar- Pharzil s’étageant en face du portail d’entrée, en quatre terrasses appuyées aux rochers, plantées de vignes grimpantes et de hauts espaliers d’arbres fruitiers, et d’où s’échappent des sources nombreuses le long des degrés. Leur eau merveilleuse de fraîcheur et de limpidité irrigue d'immenses parterres de jasmins, bougainvillées, de roses. Les arbustes vibrent sous la chaleur, exhalant leurs parfums qui se mêlent en une fragrance voluptueuse presque étourdissante à certaines heures de la journée.

Les jours passent, l'adolescent travaille aux jardins sans relâche. Il s'est accoutumé aux usages de la forteresse aussi lorsque le cri du gardien de la Maison des Beautés retentit, il fuit avec tous les autres, aussi vite qu’ils le peuvent. C’est le signal annonçant que les femmes passent le seuil du jardin. Tout esclave qui les apercevrait dans leur éclatante beauté serait condamné. Il serait achevé d'un coup de dague en plein coeur après avoir été énuclée, nul esclave même mort ne peut emporter l'image des femmes d'Ar-Pharzil.
Et, un beau jour, le nouvel esclave se trouvant sous les fenêtres des appartements des Beautés, bien qu' occupé à lier des rosiers, entend derrière les jalousies d’un appartement du rez-de-chaussée, un rire clair et le frais gazouillement de voix féminines.
Se voyant sans témoin, il ne peut résister à la curiosité et applique son oeil contre une fente. Il aperçoit une vaste salle, au centre de laquelle bruisse un jet d’eau. Sur des coussins de soie pourpre longeant les murailles, un groupe de jeunes femmes rient et se divertissent comme des enfants. Toutes sont d'une rare beauté, des Suderonnes de hautes tailles, fines et onduleuses, aux nez finement arqués, aux lèvres rouges et aux yeux doux. L’une d’elles, que ses compagnes appellent Hannad, semble un démon de vivacité et de séduction. Au coin de sa bouche se forme un pli autoritaire, ses yeux énigmatiques et sombres caressent et menacent à la fois. Pendant que les autres brodent ou enfilent des perles, ou s’amusent à faire glisser l’or et l'airain de leurs bracelets en sirotant des sorbets, Hannad, dans son cafetan vert bordé d’hermine, jeté par-dessus de larges pantalons, la taille mise en valeur par un court gilet de soie brodé, se tient droite devant son miroir. Dans un geste empli d'une grâce nonchalante elle enlace des perles nacrées et de fines chaînes en or ciselé dans ses cheveux noirs.
- Ce qu’elle se donne de peine pour plaire au seigneur, raille une jeune femme assise auprès d’elle, en faisant clapoter l’eau sous sa main.
- Inutile, Hannad, fit une autre, qui reste tristement dans un coin. Nous sommes oubliées. Il n’aime plus que l’étrangère aux cheveux de miel .
Hannad ne répond point, mais elle serre les lèvres et pose inconsciemment la main sur un petit poignard passé à sa ceinture.
Le jeune homme n’osant pas en voir davantage se retire brusquement.


*****


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Elysiane
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Message Posté le: 9/05/2009 à 13:00    
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Les nuits passent, le jeune Gondorien aime à errer dans les jardins aux heures les plus fraîches. Souvent il s'installe en haut de la terrasse supérieure pour regarder l'horizon par-dessus les murailles de sa prison, Il rêve de son pays, de liberté et d’honneur.
Par une de ces nuits enchanteresses d'espoir alors qu'il est assis sous un figuier, perdu dans ses songes, une forme blanche surgit devant lui et lui fait signe de s’éloigner. Sans se rendre compte de ce qu’il fait, il cueille rapidement quelques roses dont les épines aiguës lui déchirent les doigts, et, s’agenouillant, les tend à la promeneuse.
- Malheureux, ne sais-tu pas que ta mort est certaine, si l’on t’aperçoit ici ? fait une voix attendrie. Fuis aussi vite que tu peux. Ces roses sont mouillées, dit-alors la voix plus caressante qu'un ruban de satin. Mais ! il s’y trouve des gouttes de sang !
- Tu parles ma langue, merveilleuse femme ? s'exclame plein d'espoir le malheureux esclave.
Quelle Providence ! s’écrie le Gondorien, il s'agenouille en saisissant la main de la jeune femme et en la couvre de baisers. Elle lui ordonne de se relever, alors il voit la grande beauté de l' étrangère il tremble d'une émotion qu'il ne peut contenir . Alors qu'elle annonce qu'elle doit partir il l'implore .
- Te reverrai-je, maîtresse ? Nul sort ne saurait être plus heureux que celui d’être ton esclave.
- Ce serait folie , répond la jeune femme, mais tes yeux sont comme les étoiles qui brillent au dessus de notre pays, il me semble y voir les doux paysages familiers, les torrents sortant du flanc des rochers, les feuilles des arbres bruissantes en été, mourantes en automne. Je reviendrai en mon cher pays, je reviendrai, oui .
Elle s'enfuit dans l'ombre d'encre.

Dès lors, il l'attend chaque nuit, parfois elle vient, ils parlent du Gondor, elle lui permet de lui prendre la main ou de poser la tête sur ses genoux. Elle l'écoute en passant tendrement la main dans ses cheveux. Mais la fraîcheur des nuits du désert la rende malade, elle ne puit plus venir. Elle demande au seigneur Ar-Pharzir qui ne peut rien lui refuser à se rendre aux jardins la journée, à ce qu'on bande les yeux du jardinier, elle souhaite chaque jour un bouquet de roses coupé par elle même . Le Gondorien l'accompagne trébuchant à chaque pas car il ne peut plus voir les espaliers des terrasses. Elle le guide d'abord d'une main sur son coude, puis son poignet puis juste de son parfum si délicat. Parfois elle joue à lui faire reconnaître les roses qu'elle coupe, en caressant le bout de son nez des pétales qu'elle arrache un à un. Quand il réussit elle dépose un baiser sur ses lèvres et s'enfuit tout aussitôt vers les appartements des Beautés.

A l'intérieur, les femmes d'Ar-Pharzil sont souvent seules. Le Maître demeurant invisible . A sa place, elles n’aperçoivent que la face sombre et grimaçante du Gardien, le noir eunuque, leur souriant de temps à autre derrière un rideau ou une jalousie.
Les jolies recluses se distraient comme elles peuvent changeant leurs robes d’une magnificence soyeuse, dénouant et lissant leurs cheveux, se baignant toutes enrubannée de voiles dans la fontaine entourée de rosiers. Enfin, elles s’asseyent autour du jet d'eau en sirotant une boisson brûlante venue de l'Extrême-Harad et fumant de longues pipes finement sculptées, puis Hannad leur raconte une histoire, ce jour il s'agit des Quarante Vierges et du colporteur suderon.
Tout à coup, l’eunuque surgit, avec son visage apathique et bouffi taillé dans un marbre noir, au milieu des belles attentives qui, effarouchées à son aspect inattendu, poussent des cris de paon et puis éclatent de rire.
- Où est Ar-Pharzil ? demande Hannad d’un ton de commandement.
- Oui, Murzil, où est -il ? , crient-elles toutes à la fois.
- Amuse-nous puisque le Maître est invisible, dit Hannad en se levant et en laissant glisser son cafetan bordé de fourrure. Elle s'approche ondulante, les hanches dansantes.
- Nous aimerons Murzil, le beau, le bon, le ravissant Murzil !
Et l’enlaçant avec fougue de son bras pulpeux, elle se met à tapoter tendrement ses joues grasses, tandis que ses yeux noirs lui coulent un regard d’espiègle coquetterie.
- Oui, oui !! crient de toutes parts les jeunes femmes.
- Murzil sera notre bien-aimé.
Elles entourent le gardien de la maison des Beautés, bien que récalcitrant elles l’attirent sur le divan profond . Tandis qu’Hannad se glisse sur ses genoux, lui passe les bras autour de la nuque et le taquine de caresses, deux autres le coiffent, et une quatrième le baise, en dépit de ses grimaces, sur ses lèvres charnues.
- Qu’il est beau, Murzil ! crie une cinquième, évidemment, il pense à se ... marier.

L'eunuque n'ose se fâcher, repousse faiblement les Beautés du Harad, Hannad pleine de morgue insiste pour savoir ce que fait leur seigneur.

- Nous te laisserons partir si tu nous le dis dit-elle d'une voix suave, elle ajoute
- Nous te donnerons notre vin sucré
- Oui, nous te donnerons beaucoup de vin sucré entonnent toutes les femmes .

Pendant ce temps là, dans la chambre de l'étrangère .
- Tu m’aimes, Ar-Pharzil, dit une voix douce, tu m'aimes comme un cruel seigneur aime une esclave. Dans mon pays, la femme est libre et, librement, accorde sa faveur à l’homme, qui est comme un esclave à ses pieds. Ô mon pays ! Ô mes parents ! Je ne vous reverrai jamais, jamais !
Et elle se met à sangloter.
Ar-Pharzil se jette à ses genoux et lui baise les mains.
- Ne suis-je pas aussi ton esclave ? N’aurais-tu pas été forcée dans ta patrie de quitter tes père et mère pour suivre ton époux ? Ne suis-je pas digne de toi ? Il fut des heures, où ton coeur hautain semblait vouloir battre, où je commençais à espérer. Ce n’était qu’une douce illusion. Tu ne m’aimes point. Tu te fanes comme une rose brisée qui ne peut vivre détachée de l’arbuste verdoyant, ni répandre son parfum que parmi ses divines soeurs. Dis-moi, 'Dame rose' , que puis-je encore pour embellir ta vie ?
- Tu peux faire quelque chose. dit -elle de sa voix si tendre
- Et ce serait ? Je ne puis vivre sans toi, s’écrie-t-il en un élan de passion sauvage. Ce n’est pas mon caprice, ma tyrannie qui te retient ici, c’est l’amour, un amour tel qu’un homme de ton pays ne peut le ressentir plus ardent ni plus fidèle. Mais tu es malade. Nos nuits sont dangereuses. La fraîcheur, si délicieuse après l’incendie du jour, porte en elle la fièvre, le germe de la mort. Sois prudente, pour l’amour de toi ! Adopte la coutume de ce pays et ne t’expose plus jamais à l’air de la nuit, reste enfermée dans ta chambre couverte de fourrure promets-le-moi.
Elle promet. Il se relève, la baise sur son front pur et blanc, et s'apprête à sortir.

- Attend !
Il revient et se jette visage contre ses genoux, l'enlace.
- Non attend ! je voudrais choisir la nouvelle tenue de la caravane qui va à Umbar au marché aux esclaves.
- Pour quelles raisons ? interroge t-il fort surpris de cette demande.
- Pour me distraire répond elle, agaçant de sa langue rose l'oreille si brune de son maître.
Il se pâme, résiste, elle l'attire sous ses voiles, il consent sans restriction.
Plus tard quand Ar-Phazir est reparti, le chef des eunuques paraît et se prosterne, le visage contre terre, devant la belle étrangère.
- Mon maître m'envoie prendre tes ordres pour les nouveaux habits du cortège qui va se rendre au marché, il me demande aussi de te faire porter ce gage de sa faveur, comme protection contre la brise du soir.
Il fait un signe. Deux esclaves qui ne sont encore que de jeunes enfants entrent et étalent devant la femme une pelisse qui dépasse en somptuosité tout ce qu’elle a vu jusque-là.
- C’est une merveille digne de la femme du plus grand des seigneurs dit Murzil
Elle approuve. Dessine et ordonne qu'on réalise sur le champ les nouveaux costumes. Elle insiste pour que qu'on ne la dérange plus la nuit sous aucun prétexte, le moindre courant d'air pourrait lui être fatal.


Le jour suivant, elle se rend comme à l'accoutumée dans les jardins couper des roses pour sa chambre. Le jeune Gondorien lui demande si elle aime le seigneur, car souvent il le voit sortir de la maison et quand il passe près de lui il reconnaît son parfum sur les vêtements d'Ar-Pharzir.

Après un moment de réflexion elle répond.

- Je l’eusse certainement aimé, s’il était venu me demander ma main chez mon père. Mais, ici, je n’ai pas le choix, je suis forcée d’être à lui et je le hais. "
- Et moi, tu m'aimes ? demande le jeune homme .
- Oui, répond-elle, toi je t'aime.
Il l’enlace de ses bras, et leurs lèvres, pour la première fois, s’unissent dans un un baiser qui semble ne devoir plus prendre fin.
- Sais-tu, mon bien-aimé, reprend-elle avec une sombre gravité, que ce baiser t’a voué à la mort ? Je veux être à toi et te donner autant de bonheur que je pourrai ; mais l’heure viendra où nous serons découverts, et où il te faudra payer ce bonheur de ton sang. Cette nuit, tu endormiras le garde en versant le contenu de cette fiole dans son vin et viens à mes appartements, nous serons seuls. Je me donnerais à toi.
- J’accepte le don de ta vie comme prix de mon amour. Sois heureux entre mes bras, et, s’il le faut, meurs de mon amour !
Se penchant, elle l’attire avec une fougueuse tendresse contre son sein qui, sous sa robe de voile, se souleve comme une vague brillante à la clarté du jour.
La nuit venue il la rejoint, comme nombre d'autre par la suite.
Aucun des habitants du palais d'Ar Pharzil ne remarque le changement survenu chez le jeune jardinier gondorien à l'exception d'Hannad, mais personne n'écoute plus l'ancienne favorite déchue. Le temps passe encore, la belle prisonnière vit ses jours avec Ar-Pharzil et ses nuits avec le jeune jardinier Gondorien. Elle étourdit de plaisir chacun de ses amants, ses jeux enchantent les deux hommes à tel point qu'Ar-Pharzil en perd le goût de la guerre et que le jeune jardinier en dort en plein soleil la journée.
Cette nuit là, la centième depuis leur première étreinte, l'amante est encore plus belle qu'à l'accoutumée elle semble encore plus ardente que les nuits précédentes. Le jeune et fougueux esclave Gondorien est d'une rare élégance hormi un bonnet en forme de citrouille qui ne lui sied pas du tout. Elle lui a demandé de porter les atours qu'elle a dessiné . Tout entier à ses amours, le jeune jardinier en a oublié que le lendemain est jour où il doit partir à Umbar avec une cohorte de gardes, ils vont au marché aux esclaves et lui doit aller choisir de nouvelles variétés de roses pour les jardins.
Le coeur serré à l'idée de ne pas voir la plus belle rose du jardin pendant plusieurs jours, il n'a pu lui refuser ce caprice, aussi vêtu de sa tenue de sortie , il s'est rendu à ses appartements, comme à l'accoutumée après avoir endormi le garde .
Ils boivent du vin à la coupe, mordent dans quelques fruits à la chair juteuse et parfumée, puis la belle se met à danser au son d'une cythare lointaine. Un à un ils défont leurs vêtements, puis croyant à un autre de ses jeux subtils qui le font tant frémir, il se laisse attacher solidement chevilles et poignets avec les longs voiles dont la Gondorienne se pare.
Il croit mourir plusieurs fois d'extase, elle le fait boire étouffant à peine ce rire de gorge qui l'enivre plus que le vin. D'épuisement et d'ivresse il finit par sombrer dans un sommeil lourd dont il ne s'éveille que fort tard au son des cris des femmes. Réveillé par Hannad qui espionnait depuis un moment l'esclave jardinier, le garde de la maison des Beautés s'apprête à égorger le Gondorien quand Ar- Pharzil fait son entrée suivit d'une meute d'hommes les yeux bandés et armés de longues cimeterres.
Il demande à tous si l'on a retrouvé la belle prisonnière, aucun ne l'a vue depuis la veille, bien vite on réalise qu'elle avait fuit, profitant du départ pour le marché d'Umbar, mais personne d'autre que le jeune gondorien ne devine comment elle s'est mêlée aux autres. Elle a simplement enfilé ses vêtements , roulé ses cheveux sous le ridicule bonnet pour lequel elle avait tant insisté lors de la conception des accoutrements de sorties. Il se met à rire de la farce cruelle qu'elle a mené avec grand talent.
Ar-Pharzil prend une des épées recourbées à la ceinture d'un des hommes de sa garde personnelle, il fait du jeune gondorien le remplaçant de l'eunuque en quelques coups de lames il le libère des tourments du désir et de sa captivité sur le lit de tous les délices. Il fait jeter au fond du puits les poignets et les mains liés des voiles de sa favorite aux cheveux de miel, Hannad qui ne l'a pas averti plus tôt de ce qui se tramait.



Le jeune gondorien devint le Garde de la maison des Beautés le plus terrible qu'on est jamais connu. Murzir fut chassé du palais et mourut de gloutonnerie quelques temps plus tard. Ar- Pharzil reprit ses conquêtes et jamais plus ne regarda une autre femme que celle qui avait été immortalisée en son coeur, sa cruauté devint telle que son reflet dans un miroir suffisait à terrifier quiconque le croisait . Le jardin devint une friche seul un rosier survécu à la tristesse des lieux, celui qui était planté près du puits tout en haut des terrasses.

Quand à la gondorienne, nul ne sut jamais ce qu'il advint d'elle.

- Quelle effroyable histoire mon père !
- Oui, mon fils elle l'est, le jour pointe nous allons repartir, une longue route nous attend encore.
Le fils fit son baluchon qu'il fixa solidement sur le dos d'un chameau, puis il resta un moment songeur, regardant au lever du jour la silhouette dentelée de l'ancien palais d'Ar- Pharzil
- Tu as l'air bien songeur mon fils .
- Oui mon père, les femmes sont dangereuses, je vais craindre leur beauté sombre et m'éloigner des plus tentatrices.
- Oui, mon fils, elles le sont, te voilà averti .
Quand le soleil noya les dunes de lumières la caravane se remit en route. Le père regarda à l'horizon les ruines de la maison des Beautés une expression insondable sur le visage, puis il rejoint son fils et son visage s'illumina du sourire protecteur d'un père à son fils.


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