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Gwenyd
L'Ost des Rohirrim
Cavalière

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Message Posté le: 19/03/2009 à 19:46    Sujet du message : [Récit] Eau Vive
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Gwenyd lança au bas de l’arbre la brindille qu’elle mâchouillait depuis un moment. Sous ses yeux s’étalait la plaine du Pays de Bree, quelques collines venant ici et là troubler de leurs douces courbes verdoyantes les lignes du paysage. Elle s’adossa à nouveau au tronc, se calant confortablement sur sa branche. Elle avait troqué avec une satisfaction extrême cette horrible robe contre son vieux pantalon de toile et sa chemise. On ne pouvait pas se promener et grimper aux arbres correctement avec des jupes encombrantes.

Les robes avaient un autre inconvénient majeur. En portant ces simples pans de tissus colorés, tout à coup on n’était plus invisible. Elle l’avait déjà remarqué l’autre soir, à la taverne. Et ça n’avait pas raté avec Monsieur Egan. La jeune fille soupira en esquissant une moue perplexe, face aux souvenirs du soir précédent. Elle frissonna soudain et ramena ses genoux contre sa poitrine pour les entourer de ses bras. Plus jamais elle ne mettrait cette fichue robe !

De fil en aiguille, ses pensées se fixèrent ensuite sur l’invitée qu’abritait l’entrepôt du commerçant. En fait c’était surtout cela qui la troublait. Pour la première fois depuis longtemps, elle ne savait que faire. Elle n’avait jamais été tiraillée longtemps entre ce qui était bien et ce qui était amusant. Mais cette fois c’était différent. Sûr, cela avait été amusant de venir au secours de la jeune Gondorienne, c’était un peu comme une aventure... Mais elle avait pris un tour que Gwenyd n’aimait pas. Pas du tout. Garder une femme secrètement enfermée dans un entrepôt ne faisait pas partie des choses que la jeune fille considérait comme normales.

Monsieur Egan lui avait donné des explications, bien sûr, et elles paraissaient sensées. Mais Gwenyd commençait à cerner le personnage du commerçant et se doutait bien qu’il agissait avant tout parce qu’il espérait tirer un profit quelconque de la situation. Même si ce n’était que remettre Celairil dans sa couche. Pour ce qu’elle en devinait, les motifs altruistes qu’il lui avait avancés n’étaient qu’excuses et prétextes.

Cela faisait des jours qu’elle y réfléchissait et qu’elle tournait littéralement en rond. Ce Monsieur Egan était en train de la changer. Il la forçait à se retourner la tête sur des problèmes insolubles alors qu’elle ne voulait que prendre la vie comme elle venait, sans penser au lendemain, ainsi qu’elle l’avait toujours fait. Mais finalement, après de longues heures de débats animés avec elle-même, elle en était arrivée à une conclusion somme toute fort simple. Tout se résumait à une question. Est-ce que le père de Celairil avait participé à la manigance de ce Thorond ? Elle avait déjà du mal à concevoir qu’un grand-père puisse organiser l’assassinat du mari de sa petite-fille. Alors un père...

Si cela ne tenait qu’à elle, cela ferait longtemps que Celairil serait retournée dans sa famille. Mais elle craignait le retour de bâton de Monsieur Egan. Elle craignait qu’il puisse bien s’avérer beaucoup plus désagréable de le contrarier que simplement perdre son emploi... Et il avait été clair sur ce point. Pas un mot à qui que ce soit. Pas moyen de détourner ses paroles, de trouver une faille dans laquelle se glisser.

Agir discrètement, cela ressemblait trop aux manigances de son employeur, mais elle n’avait visiblement pas d’autre choix. Elle avait déjà commencé, d’une certaine manière. Elle espérait simplement que les quelques graines qu’elle avait semées dans l’esprit de Celairil allaient germer.


[HRP crédits
- Les événements de Minas Tirith auxquels fait allusion ce texte se rapportent au Cycle du Gondor de Celairil
- La même histoire vue par Celairil se trouve dans le Cycle d'Eriador.
- La même histoire vue par Felstaf se trouve dans Du commerce et de la séduction]


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Message Posté le: 11/05/2009 à 20:20    
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De là où elle était, elle pouvait voir la pente herbeuse du pâturage et, plus loin, le champ de ses parents avec ses hauts épis de blé ondulant sous la brise. Au-delà, à moitié dissimulés, se trouvaient les bâtiments de la ferme en pierres sèches. La fumée de la cheminée s’étirait paresseusement pour s’étioler peu à peu, se fondre dans l’air chaud et le ciel bleu de ce début d’été. Plus loin encore, elle pouvait voir la ferme des parents de Cynelle. Elle ne distinguait qu’à peine le détail des bâtiments. Pourtant, elle était perchée sur sa branche, au sommet de l’arbre le plus haut du pâturage. Elle savait toutefois pour y être allée à de nombreuses reprises qu’ils étaient quasiment identiques à ceux de sa famille. Comme à toutes les autres fermes du voisinage d’ailleurs.

Mais ce n’était pas le paysage qu’elle voulait contempler en grimpant là-haut, non. Ce que voulait surveiller la petite fille, c’était la personne en train d’approcher sur le chemin longeant le champ. Son père venait toujours vérifier comment elle se débrouillait avec les chèvres en début d’après-midi, depuis qu’il lui avait confié la responsabilité, quelques semaines auparavant, de surveiller le troupeau. Il avait estimé qu’elle avait à peu près six ou sept ans à présent et qu’elle était assez grande pour avoir cette charge.

« Gwenyd ! » Le chuchotement était pressant et Gwenyd baissa le regard vers le pied du tronc. Elle replaça derrière son oreille une mèche de longs cheveux blonds qui lui barrait la vue. Cynelle se pressait contre le tronc de l’arbre, les yeux levés vers elle en un mélange d’inquiétude et d’excitation. Gwenyd agita sa main en un geste pressant et la petite fille aux cheveux roux partit se dissimuler dans le buisson où elle aurait déjà dû se trouver normalement. La fillette blonde releva sa jupe pour avancer sur la branche avec précaution, s’éloignant à pas prudents du tronc à la stabilité rassurante. Ses pieds nus épousaient la forme de la branche, les orteils crispés pour offrir une meilleure prise. Il fallait qu’elle atteigne cette fourche, juste à quelques pas, avant que son père n’arrive sous l’arbre.

Plus que deux pas... Un... Gwenyd se laissa aller doucement en avant pour poser ses mains sur la branche et s’installer confortablement assise dans la fourche. Elle regarda autour d’elle avec une expression satisfaite. Un écran de feuillage la dissimulait aux regards venus d’en bas. Elle fouilla dans sa besace et en sortit une poignée de petits cailloux bien ronds. Son père était presque à portée.

« Gwenyd ! » Le regard errant sur les chèvres abandonnées, le père de Gwenyd s’était arrêté, les sourcils froncés. Soudain, deux chocs à l’épaule en une rapide succession le firent se retourner brusquement. La petite fille souriait jusqu’aux oreilles, espérant que Cynelle ne ratait pas une miette du spectacle. Pour le moment il n’avait pas l’air de se douter de la provenance des chocs, Gwenyd lança donc un autre caillou qui heurta sa jambe. Cette fois il leva les yeux vers l’arbre et la fillette décida qu’il était temps de changer de place.

Elle se remit d’aplomb sur la branche, se mordillant la lèvre avec une expression concentrée. Il fallait qu’elle revienne vers le tronc sans faire de bruit. En passant de l’autre côté elle pouvait redescendre sans que son père ne la voit. Il approchait à présent de l’arbre et Gwenyd précipita ses derniers pas pour venir enlacer le tronc, le cœur battant à tout rompre. Elle avait manqué de perdre l’équilibre. Mais elle n’avait pas le temps de reprendre ses esprits, il fallait qu’elle descende rapidement de là. Elle tendit un pied vers la branche la plus proche, sur sa gauche, pour faire le tour du tronc. Elle resta pendant un instant en équilibre précaire entre deux branches avant de donner une impulsion de son pied droit pour se stabiliser sur son nouveau perchoir.

La branche suivante était plus éloignée mais, galvanisée par son premier succès, elle tendit son pied avec confiance... et ne trouva que du vide. Elle laissa échapper un cri qui s’étrangla dans sa gorge lorsqu’elle parvint de justesse à agripper la branche qu’elle voulait atteindre à l’origine. Ses jambes se balançaient à présent dans le vide et ses bras faiblissaient d’instant en instant. Un coup d’œil vers le sol confirma à Gwenyd que d’une part son père l’avait repérée, et que d’autre part plusieurs mètres la séparaient de lui. Elle devait réussir à remonter sur la branche, elle devait...

Les forces de la fillette l’abandonnèrent à cet instant et elle tomba pour atterrir dans les bras de l’homme. Des yeux innocents rencontrèrent un regard courroucé. Elle était dans de beaux draps...


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Message Posté le: 21/09/2009 à 21:42    
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Elle avance au pas, laissant sa monture retrouver le chemin vers la sortie du quartier de la Crique-aux-Glaïeuls. Le cheval, laissé à lui-même, marche tête baissée pour arracher ça et là une touffe d’herbe sur un talus. Des gouttes de pluie éparses commencent à tomber d’un ciel grisâtre, faisant frémir les feuilles et brouillant le paysage déjà assombri par la tombée du soir. Seuls le doux tambourinement de la pluie et le claquement des sabots se font entendre.

Dans l’esprit de Gwenyd, aveugle à ce qui l’entoure, des images, des paroles, se superposent. Certaines sont récentes et d’autres moins, certaines évoquent une odeur métallique de sang et de fumée, d’autres le froid de la pierre nue et les doux rayons d’une aube naissante, mais elles sont pourtant similaires en bien des points.

Des cheveux flamboyants entourant un visage au teint blême et aux yeux verts ouverts sur le néant. Une main fine vient les fermer, pour la dissimuler à ces regards accusateurs. Mais rien ne peut faire taire les voix qui résonnent jusque dans son âme et la déchirent pièce à pièce.

Le cheval finit par s’arrêter complètement pour brouter à son aise sans que sa cavalière ne réagisse. La pluie se mêle aux larmes sur son visage tendu vers le ciel.

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Message Posté le: 2/11/2009 à 18:50    
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Assise sur son lit, elle regardait par la petite fenêtre le paysage qui s’offrait à ses yeux. Les champs, les prairies au-delà, le mince trait sombre de la fumée d’une cheminée sur l’horizon crépusculaire, trahissant la présence d’une autre ferme au loin. Son regard erra ensuite sur sa chambre, pièce exigüe dans un coin de la maison. C’était à peine plus grand qu’un placard, à vrai dire. La paillasse prenait toute la place et il ne lui restait qu’un petit coin où ranger ses vêtements qui consistaient en trois robes, une paire de chaussures et ses sabots. Mais au moins c’était sa chambre. Son père avait construit la cloison la séparant du reste de la maisonnette quelques semaines auparavant. Cela mangeait un peu sur la pièce principale, mais de toute façon il était prévu de construire une extension d’ici quelques mois, avant l’hiver.

La jeune fille sourit. La vie était belle, le temps s’annonçait doux, elle avait sa chambre et ce soir elle avait la permission de participer au bal du printemps. Peut-être que Haleth l’inviterait à danser… Il avait quelques années de plus qu’elle, mais elle avait toutes ses chances ! Elle jeta un coup d’œil sur le lit à côté d’elle, où était soigneusement étendue sa nouvelle robe. Sa mère avait brodé elle-même les motifs floraux sur l’ourlet et les manches et tout le monde savait qu’elle était la meilleure brodeuse aux alentours. Elle aurait certainement la plus jolie robe des filles de son âge. Une douleur aigüe se fit soudain sentir et elle porta instinctivement la main vers ses cheveux en poussant un petit cri.

« M’man ! Fais attention, tu m’arraches les ch’veux ! »
« Si tu arrêtais de gigoter un instant tu me rendrais la tâche plus simple, Gwenyd. »

Gwenyd soupira et posa ses mains sur ses genoux, se forçant à rester immobile. Le peigne tenu par sa mère passait et repassait dans sa chevelure blonde depuis au moins dix minutes. Les nœuds devaient avoir disparu depuis ce temps tout de même ! Finalement le peigne fut posé sur le lit et des doigts habiles entreprirent de natter les cheveux en y entremêlant un ruban coloré. Heureusement, ce fut vite fini et la jeune fille put se lever et enfin enfiler sa robe. Ce n’était pas une jupe courte comme celles que portent les petites filles, non ! Le tissu de cette robe atteignait ses chevilles, la coupe était la même que celles des robes portées par sa mère et les autres femmes. Vraiment, ce soir, tout serait parfait. Il manquerait peut-être seulement la présence d’Etheldyr, mais son grand frère était encore sur les routes et ne rentrerait pas avant un moment. Quoi qu’il en soit, cela ne gâcherait certainement pas sa soirée !

Enfin prête, la gamine fit un tour sur elle-même, ravie, avant de faire face à sa mère en écartant les bras.

« J’suis jolie ? »

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