Chapitres d'Estel -> Etude du Lond Daer -> [Récit] La fin du jour.
 
Clothild Hautebonté
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Message Posté le: 11/03/2009 à 18:15    Sujet du message : [Récit] La fin du jour.
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Une bannière déchirée claque au vent qui vient de se lever, portant au loin le chant des Morts, le choeur des plaintes monte de la terre souillée, s'étouffe dans la fumée des derniers brasiers, les dernières volutes grisées terminent leur course échevelée dans les nuages ocrés et cotonneux de l'aube mêlant l'acier et l'or.

Epars, arrachés, disloqués, décapités, éventrés, brûlés, abandonnés, des membres, des corps, des viscères, nature morte horrifiante, puante, pourrissante et fascinante.

Ici, un visage veuf de sa moitié jumelle montre une joue, incendiée, s'envolant dans l'éther, soulevée comme plume duveteuse, montrant son hideux rictus jadis sourire, la boîte crânienne a cédé, devenu bouillonnement laiteux, le cerveau s'échappe par la cavité oculaire désaffectée du globe qui autrefois l' ornait.

Là, un regard figé contemple, l'air hébété de violence mortifère, le paysage sculptural des corps enchevêtrés qui s'étend à perte de vue. La lame froide du métal tranchant la chair a sifflé si vite, nul jaillissement lacrymal n'est venu troubler la surface bleutée de ce lac à jamais gelé.

Plus loin, un long serpent cramoisi achemine ses reptations autour d'une gorge, prêt à l' étouffer, il se fait suave, doucereux, sa surface aux reflets argentés brille aux premiers rais du jour, il est de sang, jadis fleuve impétueux, aujourd'hui languide, il se fige peu à peu autour de sa proie, vibrant seulement du souffle de cette dernière.

Respiration haletante, elle résonne, enfermée dans l'espace restreint du heaume, elle lutte, s'évade d'entre les fins cartilages du nez, bute contre le métal, revient amplifiée, force l'écho ouvrant la brèche des lèvres jointes avant de devenir plainte.
Gémissement affolé au rythme chaotique, accompagné de l' orchestre silencieux des battements de cils, inconscience, conscience, aphonie, hurlement, froideur de givre, chaleur flamboyante, mort, vie.

Vie encore, désenchantée d'un long cri venu de la nuit emplie de sauvagerie, dérangeant les oiseaux noirs, croassant bien haut leur regret de devoir abandonner en quelques battements d'ailes, leurs morbides desseins.




Image





Le regard cherche, fouille le paysage, il s'égare, glisse ou se heurte sur des cadavres, sangs mêlés, d' hommes, de chevaux, d'orques. L' oppressement sur la poitrine guide le regard tout près, il ne s'illumine d' espoir que pour mieux se noyer, l'instant d'après dans la rivière carmin d'un sang qui est autre.

L'esprit se souvient de la vision menaçante de l'épieu acéré, le métal rougit déjà par d'autre vie volée, un regard qui passe de l'orque au faciès difforme, à son trésor. La peur induit l'hésitation, les mains s'élèvent en une dernière prière, brandissant dans les airs une épée brillante. Lumière d'argent s'enfonçant dans une ombre haute, l'épée s'abat, accompagnée du son du métal entrechoqué, de l'odeur du sang. La douleur hurle, assourdie et aveuglée.

L'esprit revient quand roule sur le côté un heaume laissant apparaître au jour, un visage aimé, de ses lèvres une dernière supplique, lire quelques vers couchés à la hâte avant de partir pour le combat.
Le parchemin tremble au vent, retenu par une main trop blanche pour être celle d'un soldat. Alors que naît à la lumière la prière de l'amant, l'éclat de son regard s'éloigne dans la nuit.




Mourir pour vous est si doux,
Vivez, je vous prie pour nous.
Dans mon coeur, j'emporte ce paysage,
Ravissement de mes yeux, votre visage,
Conservez pendant tout votre âge,
Le merveilleux souvenir, éternel hommage,
D'un baiser échangé sous les ramages,
Oubliez l'archant, lieu du carnage.
Mourir d'amour est si doux,
Vivez, pour l'amour de nous.




Elle a lu, jusqu'au dernier mot, sans que sa voix la trahisse. Elle espère. Il se meurt. L' épieu de l'orque les traverse, dardant sa pointe assassine à travers leurs flancs, les rivant l'un à l'autre.
Dans sa mort, il la condamne à étouffer lentement sous les harnachements de la guerre, enserrant le pommeau de son épée, elle attend silencieusement la fin du jour.


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