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Anariath
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Message Posté le: 17/11/2008 à 09:14    Sujet du message : [Récit] Le Crépuscule des Armes
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Le Crépuscule des Armes


Le vent s’engouffrait puissamment entre les escarpements de la falaise. Sa plainte lugubre résonnait d’un air étrange et emplissait l’air diurne d’un parfum d’embruns. La roche sombre des côtes du Lindon ressemblait à un instrument aux dimensions colossales, où le souffle de Belegaer jouait sa partition avec force. Le défi de la grande mer venait heurter les flancs de ce qui restait du beau pays de jadis… En contrebas les resacs ne désemplissaient pas du flot incessant de tumultueux remous. Les vagues se morcelaient en myriades blanches qui étaient aussitôt emportées par les humeurs du vent du soir.

Il avait du regarder pendant des heures le mouvement des flots qui recouvraient cette terre qui avait vu tant d’histoire les siècles précédents … Une terre pour laquelle il avait aimé, combattu et vécu. Il releva sa tête vers les cieux qui s’empourpraient. Des cheveux salis collaient à ses tempes humides, on y discernait à peine l’ambre de leur reflet. Les embruns fouettaient son visage tendu. Il fronça les sourcils.
Il sentait quelque chose. Une vieille sensation, familière et pourtant si lointaine. Combien de décades s’étaient épuisées depuis cela ? Son regard fixa sa main gantée de mithril. Les scintillements argentés du métal se mêlaient au sang et à la terre en d’étranges harmonies de formes, le long de ses avants bras. Les sensations du fracas de la bataille envahissaient encore ses membres, mais il s’agissait d’autre chose. Un froid lancinant circulait dans ses doigts, émanant de la matière, car il était matière, celle dont ceux du temps jadis avaient forgé sa lance.

« Seuil du Crépuscule … ». Ces mots résonnaient dans l’esprit de Fendomë, sans qu’aucun son ne fût prononcé. Il se souvenait maintenant de ce que lui avait dit l’alchimiste qui avait suivit Eöl. La puissance de cette arme ne peut s’exprimer qu’au travers d’une « conscience », une forme d’existence qui est liée à la matière même dont elle fut forgée. Les secrets des maîtres forgerons du Beleriand étaient vastes et impénétrables, ils permirent de réaliser tant de choses qui auraient été impossibles sans ce savoir. Se tenir là où aucun calaquendi n’aurait osé être … Giliathil avait tenu sa promesse et son ouvrage était magnifique. Aucune ébréchure ne venait ternir la hampe de Calensil, malgré la violence des champs de bataille foulés. Les doigts du sindar glissaient sur la lame immaculée où se reflétait le mithril de ses gantelets. Le soleil déclinant donnait une teinte sinistre au métal et un feu semblait s’élancer et mourir sur les veinures du double tranchant.

« Seuil du Crépuscule … ». Un souffle de froid envahissait l’esprit de Fendomë et lui parlait, impalpable.
« Tu es le bras pour lequel je fut créée et tu es celui par qui on me rend hommage ».
« … Et par lequel on craint ta morsure … » pensa-t-il en faisant courir sa main le long du manche forgé du même eog blanc que la lame. « Par lequel je suis devenu présomptueux … Ignorant trop souvent le danger ».
« Regarde ce que nous avons fait. Tu sais que rien ne nous devient impossible maintenant … Par moi ton nom est grand et réputé, Seuil du Crépuscule … ».
« Mon nom … Il est sans importance pour tous ceux qui peuplent ces terres, car il n’est plus de cet age et il ne doit plus l’être… Je sais le mal qu’un grand nom peut causer, à beaucoup ».
« Je n’ai pas été faite pour celui qui ne saurait se vêtir de ses exploits, souviens toi … Je porte la grande mort devant les plus puissantes et malfaisantes créatures de ces terres ; les Grands Dragons, fils des Eglath. Ils me haïssent en ta main … ».
« Oui je dois aussi t’appeler Nimgurth. Et tu as pu te repaître des Vers du Contraignant … Tandis que mes compagnons et de nombreux elfes périssaient sous leurs flammes » dit-il le regard triste.
« Il n’y a pas que les dragons … Tu le sais Fendomë. Notre fierté … Tu les as tenus, tu les as défié … » « Les Valaraukar ! ». Le souffle devint un sifflement qui s’éteignit en un murmure tourbillonnant. « Qui peut nous vaincre maintenant ? Qui oserait le faire … ? ».
Le soleil plongeait a présent dans la grande mer, les eaux miroitaient à la lueur de ses derniers rayons dorés. « Crois tu que notre nature nous octroie tous les droits… ? Calensil, pourfendeuse des nombreux ?»
« Ta nature est la bataille, Seuil du Crépuscule… Tu es l’âme du guerrier, cela résonne en toi, crois-tu que tu puisses connaître autre chose qui te satisfasse autant. Tu n’as eu de cesse de combattre et de t’en vanter et c’est ce que tu as fait de plus grand… Tu ne pouvais faire que cela, car c’est ainsi que tu es devenu celui que l’on respecte et ta gloire est la mienne. Tes batailles et tes victoires sont les miennes, ton salut est l‘étendard de ma hampe ».
« Je connais ma nature et je connais les voies que j’ai suivi. Si, étrangement, elles ont sauvé mon âme, elles ont brûlé ma conscience. Elles m’ont meurtries … J’ai aussi saccagé la création, avec toi en mes mains ».
« Il n’y a de saccage là où mon tranchant sanctifie. Je suis la vertu du combattant Fendomë … Oublierais-tu que le fil de ma lame est sacré et mortel pour les fils des ténèbres ? Qui crois-tu avoir combattu ? ».
« Pas seulement ceux-ci … Le goût du sang est-il le même qu’il soit de l’elfe ou du démon, Nimgurth ? Tu remplis mon esprit d’effroi ! ».
« N’abat pas ton ire sur moi, enfant de Doriath, je n’ai fait que servir la main de mon seigneur, tu dois porter le fardeau de ta conscience et moi le poids du corps de tes ennemis … Les vils fils de Fëanor sont tombés sous leur propre jugement… Leur sang avait le goût noir de leur colère ».

Fendomë détourna, rageur, son regard du ciel. « Calensil ! ». Dans la pénombre naissante ses cheveux assombris lui donnaient un air sauvage et violent, les pointes blanches des deux ailes qui paraient son cercle de tête se dressaient au dessus de sa silhouette puissante. Sa longue cape autrefois blanche battait le vent, en claquements réguliers. Il abattit le bas de sa lance contre le sol rocheux, ses gantelets crispés sur le manche de l’arme.

« Que crois-tu infante des forges ? ! Tu penses te tenir plus haut que la sagesse vigilante de Manwë, tu crois détenir les secrets d’Arda parce que ton essence est métal des rois ? Tu es puissante mais pas plus grande que les mains qui t’ont forgé ! Crois tu que tes façonneurs peuvent oser rivaliser avec Celui qui a forgé toute chose ?! On ne détruit impunément la création d’Eru sans encourir de jugement ».
« Je ne cherche à rivaliser avec la puissance des Exaltés, maître ... ».
« Et pourtant, porteuse de mort, tu as donné ton don à Leurs Enfants… Celui que nous avons combattu sous les pics d’Helcaraxë était compté parmi les fils d’Aulë. Qui sommes-nous pour les affronter, qui sommes-nous pour fouler leurs sanctuaires ?».
« Un maiar corrompu, avili, son esprit n’était qu’ombre et haine … Il avait trahi son Père ».
« Et dans notre folie étions nous en droit de le condamner pour cela ?! ».
« Il a cherché notre destruction, la tienne tout comme mon fracassement … Il a détruit l’acier que tu portais comme on effrite la roche. Mais tu as su croire en ma force pour vaincre, mon maître ».
« Qui sommes-nous… ? Le moriquendi que je suis n’a jamais pu entrevoir ou comprendre la gloire d’Aman et la beauté de ses esprits, si ce n’est au travers la grandeur de Melian et la noblesse d’Elu Thingol. Haridhel comparait mon esprit à ceux de son peuple et lui qui méritait de revoir les Terres Eternelles est resté au plus profond des crevasses glacées de ce monde … Mon âme est encore aveuglée par la malédiction des princes noldor du Beleriand. J’ai trop longtemps suivi leur voie, leur ambition à défier ce qui ne pouvait être vaincu … ».
« Et c’est aussi par cela que nous sommes devenus grands ».
« Mais il n’y a pas de grandeur à se tenir devant un sol sacré pour le piétiner… ».
« Il n’y avait d’autre choix pour toi, car c’est ainsi que tu as toi aussi été forgé ».
« J’ai été emporté dans la folie de cet Age sombre, dans la passion et la fureur de mes frères d’Aman, dans la beauté de leurs palais et j’ai choisi de servir Doriath par les armes … Jusqu’à assister impuissant à sa Chute. Ces armes ne m’auront même pas permis de sauver les miens. Il est parfois plus tragique de rester en vie que de périr ». La silhouette s’affaissa quelque peu sur elle même. « Et aujourd’hui voici que j’ai jugé ce que je n’étais en droit de juger… jusqu’à sa destruction ».

Il prit une longue inspiration et se redressa. Les cieux sombres laissaient entrevoir parfois des étoiles, lorsque quelques nuages cléments les y autorisaient. Le vent était retombé et les herbes reprenaient leur hauteur sur les bords de la falaise. « Cet age est un renouveau, malgré les évènements du Nord … Je ne veux pas laisser mon esprit s’assombrir dans les vieilles malédictions du passé. Les elfes semblent déjà s’assembler à leurs nouvelles œuvres, quant aux atani … Je n’oublie pas qu‘en Doriath Beren a enseigné la compassion à mon Roi et que le Beleriand fut sauvé par la bravoure et la supplique d’un seul homme, aussi bien né fût-il ».
« Le cœur des elfes ne change pas, seigneur. Tu ne pourras me laisser sans revenir à moi car je suis ta puissance et ta grandeur … Cette terre est celle des défis, tu reviendras à moi Fendomë Galadhil ». Le froid avait disparu de ses mains. Une légère évanescence cristalline sembla courir un instant le long de la hampe comme un murmure scintillant. « Calensil… » pensa-t-il « Esprit de force et de glace, je t’ai donné un nom trop doux ». Il ne pouvait s’empêcher de sourire, admiratif, devant le travail des orfèvres qui avaient su insuffler la puissance et l’esprit à ce métal. Esprit né des forges, auréolé de la vanité de ses maîtres.

« Il est temps de penser à ceux de mon peuple et aux hommes libres. Je connais si mal le don d’Ingwë … J’ai beaucoup de temps à rattraper » se dit-il en descendant le long de la colline qui bordait la côte déchirée du Har-Lindon. Le ciel ne laissait passer qu’une faible clarté, mais suffisamment pour discerner les premiers toits des demeures elfiques éparpillées aux abords de Mithlond. Les premières lueurs des Havres de Cirdan se détachaient en flottant dans la nuit.
Le bruit des gréements et la mélodie des harpes et des violes parvenaient déjà à ses oreilles.



Premier siècle du Second Age de la Terre du Milieu.


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