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Saelion
Messagers du Lond Daer
Maître du Relais

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Message Posté le: 2/06/2013 à 15:58    Sujet du message : [Récit] CS : Et l'hiver vint
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Le bruit du ressac au loin s'insinuait dans l'air lugubre et silencieux. Le brouillard arrondissait les angles des toitures et des habitations clairsemées aux fenêtres brisées et aux portes gisantes. De temps à autre émergeaient des silhouettes erratiques et hagardes au visage blême, se penchant pour inspecter le sol masqué par la brume puis se relevant peu après avant de disparaître en avançant lentement.
Dans cette ambiance funèbre Saelion progressait à pas précautionneux. Il était descendu de cheval deux kilomètres plus tôt et menait sa monture réticente à travers l'embouchure du Sirion où des elfes s'étaient rassemblés sous la protection d'Eärendil et Elwing. Le messager s'était penché sur les premiers corps qu'il avait vus mais avait vite abandonné en découvrant l'ampleur du charnier. A présent il ne visait qu'une seule destination et se montrait reconnaissant à la brume de lui masquer la majeure partie d'un peuple décimé – pensée mêlée de soulagement et de honte. La progression de l'elfe en devenait lente et difficile ; il lui arrivait de se demander sur quoi il marchait sans vouloir s'assurer de la réponse.


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Bientôt il arriva à l'endroit qu'il cherchait : une simple masure, semblable aux autres tant dans son apparence et son agencement que dans les dégâts qu'elle avait subis. La lueur vacillante de plusieurs bougies se distinguait à travers la fenêtre et la porte béantes. Saelion s'arrêta un instant puis reprit sa marche, hésitant entre un pas rapide porté par l'espoir et un pas lent suscité par la crainte. Son cœur ne l'aurait pas plus serré s'il s'agissait de la maison de ses propres enfants.
Le messager s'arrêta sur le seuil et ses épaules s'affaissèrent. L'espoir était vain. Sur une table dressée au milieu du chaos de la pièce reposait le corps de Sívelóniël, balafré de deux vilaines entailles lavées par une Amrúnië dont les lèvres s'écartaient imperceptiblement en un dialogue muet avec sa fille. Nárindórë, qui aidait à la toilette de la défunte, se redressa au moment où Saelion s'apprêtait à entrer. Elle lui adressa un signe de tête négatif. Le messager arrêta son mouvement et rebroussa chemin.


Les derniers fils de Fëanor, qui avaient initié ce troisième massacre des elfes depuis la Malédiction de Mandos, s'étaient retirés sans avoir pu récupérer le Silmaril qu'ils étaient venus chercher : Elwing, qui le portait, avait disparu tandis que le sort de ses fils Elrond et Elros demeurait incertain. Dans le camp adverse les jumeaux Amrod et Amras avaient trouvé la mort, si bien qu'il ne restait plus que Maedhros et Maglor à être tenus par le Serment de Fëanor.
Le nombre de silhouettes allant et venant augmentait à présent que le danger était écarté : les rescapés s'enquéraient des leurs mais les vivants dévoilés par le brouillard se révélaient peu nombreux, témoins et jauge de l'ampleur du carnage.
Saelion savait qu'il aurait dû se mettre en route bien plus tôt, dès son arrivée à l'embouchure, pour prévenir Cirdan ainsi que Gil-galad et quérir leur aide. Mais le messager était las. Elevé par Calaniel dans la confiance du retour des jours heureux il avait perdu sa sœur lors de Nirnaeth Arnoediad, son père lors la chute de Gondolin, et vécu deux massacres entre elfes. Il avait vu des personnages, grands et petits, mourir en luttant contre Morgoth mais aussi par la main d'alliés et d'amis. Les elfes, les nains et les humains ne l'avaient pas emporté du temps de leur gloire, à quoi pouvaient-ils prétendre à présent qu'ils étaient brisés et dispersés ? L'espoir était vain.


Saelion déchargea les vivres dont il disposait : il trouverait bien à s'approvisionner en route, chance que n'aurait pas Amrúnië ici, quand bien même elle se soucierait de se nourrir.
« Tu ne peux rien pour elle »
Nárindórë se tenait sur le seuil de la porte, les traits tirés, un fourreau à la main et un ballot imposant à ses pieds. Saelion lui donna les denrées et récupéra le fourreau qu'elle lui tendit tandis qu'elle reprenait la parole :
« Pas pour l'instant du moins. Tes enfants ont survécu, les siens sont tous partis à présent, et aucun de la main des serviteurs de Morgoth. Elle n'aspire plus qu'à les rejoindre. En tant que mère il m'appartient de comprendre son désir funeste et, peut-être, de l'aider à y renoncer. Si le moment se présente tu lui rendras ceci : en cet instant elle n'a ni le besoin ni l'envie de le garder. En attendant, quelqu'un doit s'en occuper. »
Saelion hocha la tête, rangea le fourreau et harnacha le baluchon. Puis il salua la Noldo et reprit son chemin, guidant à nouveau sa monture à pas précautionneux. Il se tourna une dernière fois. Nárindórë n'était plus visible. A travers la fenêtre le messager aperçut Amrúnië, les yeux fermés, allongée au côté de sa fille. Le Sinda tiendrait sa promesse mais il ne se faisait pas d'illusion. L'espoir était vain.



[HRP crédits
- musique : J. Pook, Dyonisus (Gangs of New York O.S.T.)
- image : Michal Orlowski]


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