Chapitres d'Estel -> Etude du Lond Daer -> [biographie] Hiragil du Gondor
 
Eridanie
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Message Posté le: 29/03/2011 à 12:43    Sujet du message : [biographie] Hiragil du Gondor
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**** Première chope ****


Dans l'auberge, l'ambiance de cette soirée de printemps était excellente. La bière accompagnait le tourbillon de paroles qui envahissait l'espace chauffé de la grande salle, en se déversant à flots dans les chopes qui tanguaient de plus en plus à mesure que l'émotion des clients grandissait.
Une femme au teint mat, assise à une large tablée dit :
-"Vous voulez donc que je vous parle de mon passé ?"
Hésitante, elle dodelinait de la tête.
- " Très bien, mais retenez ce que je vous dis, car je n'ai pas envie de me répéter."
Elle regarda ses compagnons, pour s'assurer que les vapeurs de houblon ne feraient pas barrage à la compréhension des mots qu'elle allait laisser s'envoler.
-" Je suis Hiragil, fille d'Hiragwen et d'Aoife "le corbeau". Nos armoiries sont un corbeau sable sur or. Père est né simple roturier en Harondor, dans un bourg sur la rivière Harnen. Cette terre était et reste pauvre aussi s'est-il fait soldat. Il se fit remarquer par le duc d'Andrast, qui au terme de plusieurs campagnes contre les Haradrims, le fieffa en lui donnant la seigneurie de Pontis et en le prenant comme conseiller. Mais le duc était vieux, aussi quand il mourut, Père n'eut plus les honneurs de la cour ducale et dut s'en retourner demeurer à Pontis."

- "Pontis, c'était un gros village de pêcheurs, presque à l'extrémité du cap d'Andrast. Il était protégé par un simple donjon en pierre sur une motte, entouré d'une palissade en bois. C'est là, dans une unique pièce que j'ai grandi avec mes parents. Le village était exposé aux vents d'ouest, qui avaient couru sur l'océan, se chargeant d'humidité, entraînant des nuages gris et blancs. Les maisons étaient construites en pierres bleues et en granit, ce qui les rendaient semblables à la mer les jours de mauvais temps. Elles étaient serrées les unes contre les autres, comme nous le faisons pour nous préserver du froid durant les tempêtes rigoureuses de l'hiver.
Les habitants étaient de rudes marins aux mains crevassées et aux barbes raidies par le sel ; leurs femmes n'étaient pas moins endurcies, dures à la tâche car elles savaient qu'elles pouvaient devenir des veuves du jour au lendemain, avec leurs enfants à nourrir . Dans ces jours précieux où le ciel était bleu, les visages maussades de ceux qui se battaient tous les jours contre les éléments s'illuminaient de sourires radieux et, faisant échos à l'astre solaire en majesté, les gens avaient le verbe plus ample et plus leste, presque heureux.
Il n'était pas rare qu'il pleuve là bas. Qu'il était doux alors d'entendre le plic-ploc des gouttes qui tombaient du toit ; qu'il était doux de savoir le déluge à l'extérieur alors que nous étions bien à l'abris de nos murs de pierre ; qu'il était doux de savoir qu'il n'y avait aucun bateau en mer et que tout le monde était sauf. Après ces tempêtes, quand le soleil apparaissait enfin, l'odeur d'iode se faisait plus forte encore dans l'air rafraichi et lavé. Les rayons lumineux faisaient scintiller les ardoises des toits humides. Cet éclat égalait celui des joyaux, les seuls que ces gens ne verraient jamais. Et la mer attendait, calme."

A mesure qu'Hiragil évoquait le pays de son enfance, sa voix baissait jusqu'à s'étrangler et l'onde qu'elle évoquait perlait dans ses yeux.
Hiragil sourit, plongea le nez dans sa bière et la but entièrement, à longues gorgées.

"All the world is a stage, and men and women are merely players."
W. Shaekespeare


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Eridanie
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Message Posté le: 3/04/2011 à 23:04    
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**** Deuxième chope ****


Quand on lui apporta enfin une nouvelle bière, elle reprit :
- "Père avait pu prendre femme parmi la petite noblesse locale. Ils avaient accepté cette mésalliance avec un étranger car ils avaient trop de bouches à nourrir, eux aussi. Ils n'eurent qu'un enfant et sur le tard encore, moi. C'est pourquoi il fut décidé de m'éduquer comme un garçon. A sept ans, Père m'apprit le maniement du bouclier et de la hache pour mieux le seconder, car lui utilisait deux épées, curieusement la plus courte dans sa dextre - il l'appelait sa fausse-patte. Son style de combat, basé sur cette fausse-patte, visait plus à mettre hors de combat que de tuer. Il m'incorpora rapidement à la garde du bourg, qui n'était constituée que de quatre sergents, tous ses anciens frère d'armes, amis dévoués. Mère trouva le courage, malgré ses fréquentes migraines, de m'apprendre à lire et à écrire. Mes compagnons m'apprirent à prendre soin de mon équipement et à le réparer, le cas échéant. Les villageois me montrèrent leurs métiers et les peines de leur vie. Caerlon m'en montra ses plaisirs. Personne ne me faisait jamais de remarques sur mon apparence. J'étais parmi les miens, sur ma terre. Jusqu'à cette nuit maudite."
Une bonne rasade aida Hiragil à reprendre son histoire.

- "J'avais seize ans, presque dix-sept. Je dormais quand Aerdhill m'a réveillée en me tendant le manche de ma hache. Pas de mots, juste l'urgence. La situation paraissait irréelle, comme le prolongement du rêve que je venais de quitter et qui perdurait devant mes yeux : il y avait un feu de plus, de trop en fait. On aurait dit un feu d'alarme, mais nous n'avions personne à alerter ici. Je ne comprenais pas l'intérêt d'avoir allumé ce brasier. Alors je suis allée voir et malgré le feu et la douceur de cette nuit d'été, j'eus des frissons dans tout le corps. C'était la boucanerie, un peu à l'écart du village pour les fumées, qui brûlait. Des silhouettes noires, armées, se précipitaient vers le bourg.
Je couru me saisir de mon bouclier et sortit en chemise. Je pleurais alors que je me dirigeais vers mes compagnons et vers Père ; je pleurais parce que ce soir ce serait mon premier combat, que je n'y étais pas préparée du tout et que je savais que j'allais mourir, forcément. Je rejoignis, malgré mon âme, la garde qui se regroupait à l'entrée du fortin, Père devant ses quatre amis. Aucun n'avait pris le temps de se mettre en armure. Nous étions cinq, nous avions trois boucliers. Je me souviens de ce que dit Père à ce moment là."
Hiragil bomba le torse, posa les mains sur ses hanches et prit une voix grave et énergique :
- " Nous allons les repousser, juste les repousser. Les villageois doivent être sauvés en priorité, fi des maisons. C'est un combat de nuit : restez en formation et tout ira bien. Les boucliers devant ! Je mis entre les deux autres boucliers et sur ordre de Père, nous avançâmes. Je pu constater avec soulagement que seuls quelques villageois n'avaient pas encore rejoint l'abri des collines proches ou du fortin.
Nous marchions d'un pas rapide pour rejoindre le village. Père me rappela que l'essentiel était de survivre au combat, que je devais d'abord me protéger et ensuite penser à frapper. Il me dit alors ses derniers mots que je n'oublierai jamais : il n'y a que les montagnes qui ne bougent pas ; l'ennemi recule. "
Hiragil eut besoin de se rafraichir le gosier avant de continuer :
- " Les ennemis tenaient le village et étaient en train de le piller. Ils ne s'attendaient visiblement pas à une réaction, ayant déjà les bras embarrassés d'un bien pauvre butin. Sans nous arrêter, nous avancions, fermes et résolus. L'un des pillards finit par donner l'alerte.
Le premier qui vint vers nous était gigantesque, au moins une coudée de plus que moi. Je sentis la peur dégouliner le long de mes jambes en deux longs filets chauds. Tous mes sens étaient en alerte, mais il me semblait qu'aucun de mes membres ne voudrait réagir convenablement. A ma grande surprise, cette brute frappait assez lentement. Je parai facilement son coup de mon bouclier, même si mon bras en souffrit, Père riposta, l'homme tomba dans la poussière, inerte. Son sang couvrait mon bouclier, mais Dieux, que ça avait été simple. Il y eut trois autres braves qui osèrent s'approcher de notre formation, et avec le recul, c'est vrai que ce sont les meilleurs qui partent en premier. Comme les pillards ne bougeaient plus, notre groupe avança et commença à faire reculer l'ennemi vers la plage."
La narratrice but machinalement une gorgée avant de reprendre :
- "J'étais concentrée sur la cadence du pas, sur l'alignement des boucliers, sur les adversaires directement en face de moi, aussi n'ai-je pas compris le premier avertissement. Je n'avais personne en face, mais mon bouclier se mit à vibrer. Il fallait avancer - l'ennemi recule - alors je continuais mais une part de moi essayait d'hurler quelque chose à l'autre. En fait, peut être qu'un de mes compagnons criait, mais je ne m'en rendais pas compte. Toujours est-il qu'à un moment j'ai senti dans mon dos comme un courant d'air juste un peu plus frais qu'il ne le devrait. Avant même que je ne tourne la tête, je su ce qui venait de se passer. Père était au sol, une flèche dans l'épaule gauche. Nous n'avions pas d'armure.
Hiragil respirait fortement suite au rappel de ce douloureux souvenir. Elle dut boire une nouvelle fois pour se donner le temps de se ressaisir.
- "Je perdis définitivement conscience de moi à cet instant ; la bataille était finie pour moi, il ne restait plus que l'histoire d'une vengeance qui devait s'écrire dans le sang. En un clin d'œil, je repérai l'archer qui avait tiré son trait mortel et me précipitai dessus. On m'a dit par la suite que je me suis acharnée sur le cadavre longtemps après qu'il fut mort, hurlant des obscénités réservées aux charretiers les plus grossiers."

On découvrit par la suite que c'étaient des pirates d'Ambar qui s'étaient certainement perdus et qui avaient attaqué un village qu'ils croyaient non-défendu. Ce devait être un équipage de débutant ou malchanceux, car sans le feu dans la boucanerie, nous n'aurions rien pu faire. Il y avait seulement deux morts parmi les villageois: Caerlon, que l'on retrouva une lame à la main et Feraline, sa mère, qui s'était donné la mort après que les pirates aient abusé d'elle, leur maison était la première. La plupart des toits du village étaient à refaire."
Une rasade supplémentaire de bière ne fut par superflue à celle qui racontait l'histoire de sa vie.
- " Père était grièvement blessé, la flèche s'étaient enfoncée profondément dans les chairs et près du cœur de surcroit. Le rebouteux tremblait comme une feuille morte quand il retira la pointe barbelée. Pendant plusieurs semaines Père resta sous le regard de l'œil des légendes, qui ne se décidait pas à prononcer son destin.
Pendant ce temps, Mére déjà fragile, devint dépressive et refusa de quitter le donjon, pleurant à longueur de journée. Je dus donc m'occuper seule, épaulée par Aerdhill le bras droit de Père, de la reconstruction du village. Je dus prévenir le duc de l'attaque pour justifier la demande d'une aide substantielle, mais dans ma missive je commis l'erreur de mentionner l'état de Père.
Et lui commit l'erreur de mourir au bout de cinq longues semaines d'agonie."

Hiragil leva sa chope derechef et grimaça lorsqu'elle s'aperçut qu'elle était vide.

"All the world is a stage, and men and women are merely players."
W. Shaekespeare


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