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Fergus
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Gérant de l'Intendance

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Message Posté le: 28/09/2008 à 14:52    Sujet du message : [Récit] Un homme austère
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Fergus se retourna et détailla méthodiquement son office pour vérifier que tout était parfaitement rangé. N'importe qui entrant dans la petite pièce était d'emblée frappé par son austérité : une simple table, trois chaises rudimentaires, des étagères faites de banales planches de bois et supportant une série de carnets soigneusement rangés...le tout reposant sur un parquet en bois défraîchi. L'oeil cherchait vainement un bibelot, un tableau, une plante verte ou même un parchemin traînant dans un coin : rien d'inutile ou de superficiel, rien qui ne soit parfaitement ordonné.

La famille Chênedoré était connue depuis plusieurs générations pour sa discrétion, sa rigueur et son sens des affaires. Elle disposait dans sa clientèle tout à la fois de riches familles, de négociants et de gens de peu de biens. Il était d'ailleurs d'usage qu'un Chênedoré fasse état de sa bonne gestion avec ces derniers avant que de prétendre pouvoir s'occuper d'une clientèle plus aisée.

Fergus Chênedoré, petit-neveu de l'actuel patriarche familial, en était toujours à s'occuper des petites gens bien qu'allant sur sa trentaine. Non pas qu'il fut incompétent : l'ensemble des membres de la famille convenaient aisément qu'il était certainement le plus habile et le plus rigoureux d'entre eux. Mais il avait ce défaut irritant d'aborder toute relation d'un point de vue purement objectif et maîtrisé, ne laissant aucune place à un quelconque sentiment. Cette approche systématiquement raisonnée le rendait antipathique. Aucune des personnes l'ayant cotoyé, que ce soit brièvement ou non, aurait assuré qu'il était méchant, ou dédaigneux, ou hautain, ou même insensible...l'adjectif sur lequel toutes ces personnes ce seraient presque spontanément mises d'accord si l'occasion leur avait été donnée de faire part de leur avis d'un élan commun aurait été sans aucun doute celui d'austère. Fergus Chênedoré était à l'image de son bureau. Il était inaproprié pour un homme censé écouter les difficultés des gens et trouver à les résoudre sur le plan matériel de ne pas faire montre de la moindre empathie.

Le second point qui expliquait le fait que Fergus ne soit jamais monté dans la hiérarchie venait de son entrée tardive au sein de la société familiale. Il avait d'abord embrassé une carrière militaire. Le terme désignait pompeusement le fait d'entrer au guet de Bree pour assurer la sécurité de la ville. Ce qui, en temps ordinaire, se limitait à arbitrer quelques querelles de voisinages, à surveiller les poivrots au sortir des auberges pour veiller à ce qu'ils retrouvent bien le chemin de leur maisonnée, à houspiller quelques chenapans voleurs de pommes, à monter la garde de nuit aux portes de la ville et à s'assurer que les fermiers n'étaient pas gênés par des animaux sauvages devenus trop hardis.

C'est dans le cadre de cette dernière mission que Fergus avait été blessé par un ours. Un méchant coup de griffe qui lui avait laissé une large cicatrice sur la jambe ainsi qu'une claudication définitive. Le temps de se remettre et de trouver une cane en bois noir surmontée d'un pommeau en ivoire, et il poussait la porte de ce bureau qu'il occupait toujours à l'heure actuelle.

Satisfait de son inspection, l'humain tourna les talons, ouvrit la porte et s'en alla dans le couloir après avoir soigneusement refermé.


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Fergus
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Message Posté le: 28/09/2008 à 14:58    
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Pendant que Fergus rédigeait une enième note dans un livre de comptes, Egan intervertit subrepticement deux rouleaux de parchemin sur l'étagère contre laquelle il s'était adossé. Déranger l'ordonnancement des choses et observer combien de temps Fergus mettrait à s'en apercevoir était un de ses jeux favoris.

"- Si tu veux mon avis, cette histoire tourne vinaigre.
- Si j'avais trouvé quelque intérêt à entendre votre avis, monsieur Egan, je vous l'aurais demandé. Contentez-vous de me livrer les informations."
Egan esquissa un sourire que Fergus ne remarqua pas, toujours occupé à régider ses notes. Depuis le temps l'espion s'était habitué au caractère du gérant et trouvait même de l'amusement à en jouer. Point trop cependant : il avait appris à naviguer au sein de l'étroite marge de tolérance qu'autorisait Fergus. Marge qui se réduisait à accepter quelques excentricités de la part de quelqu'un ayant prouvé son efficacité et sa compétence.

"- Des Roseaux sont allés chercher querelle dimanche soir à l'auberge des Caravaniers. Un petit groupe de cinq.
- C'est là l'effectif qu'ils estiment aller de soi pour une attaque."
Egan haussa un sourcil à la remarque de Fergus. Le gérant venait de produire un trait d'esprit rudimentaire, ce qui témoignait d'un agacement certain. L'espion préféra ne pas relever, conscient que l'intendant n'était pas dans les meilleures dispositions.
" - Le vieux Rohir, Ethelhelm, a prit un malin plaisir à asticoter Clothild. La Caravanière n'a pas manqué de s'en offusquer, de même que la fille adoptive d'Ethelhelm qui n'avait pas saisi la facétie de son père. Il y avait là aussi cet elfe qui importune les femmes elfes en plein travail de forge..."
Fergus ne réagissant pas à l'allusion, l'espion estima que le gérant n'était pas au courant de cette anecdote et poursuivit sans s'y attarder.
"...et un autre elfe qui est depuis longtemps au Roseau. Acuran je crois. Ces deux-là n'étaient visiblement pas à leur aise là où le vieux Rohir et un nouveau que je ne connais pas se délectaient de cette ambiance de rixe.
- Epargnez-moi les détails et la romance, monsieur Egan."

L'espion fit la moue. Raconter un événement à Fergus n'avait rien de savoureux. Les faits, toujours les faits.
"Eh bien le capitaine Dagahran et ses hommes, qui se trouvaient également à l'auberge, ont pris la défense de Clothild. Là où Caravaniers et Roseaux en restaient à une joute verbale, les Fornostiens sont passés aux actes. Le baron a donné une leçon au nouveau du Roseau, mais l'un de ses hommes s'est fait mettre une belle trempe par la fille adoptive du vieux Rohir."
Egan esquissa un nouveau sourire en repensant à la scène. Cette Edoalia, bon sang ! Si elle mettait dans tous les domaines autant d'ardeur qu'à sermonner son filou de père et à mettre une raclée au premier homme qui lui manque de respect...
"- Vous vous égarez, monsieur Egan.
- Quoiqu'il en soit, tout cela aurait pu finir en bagarre de rue dans Bree. Les Fornostiens n'ont pas manqué de harceler les Roseaux repartis pour la ville. Tu devrais mettre un peu d'ordre dans tout ça."

Le Gérant de l'Intendance ne répondit pas. Il venait de fermer son livre de comptes et se dirigea vers l'étagère où il remit en place les rouleaux de parchemin.
"- Pour les plaintes, adressez-vous au guet de Combe ou de Bree. Les Messagers n'ont pas vocation à maintenir l'ordre, même entre les guildes avec qui ils coopèrent.
- Coopérer, coopérer, c'est vite dit. Ton opération dans les Hauts du Nord a été un chef-d'oeuvre de non-coopération. Et il m'a semblé croiser à l'instant le baron Dagahran qui sortait d'ici mécontent.
- Il a commis quatre erreurs : valider un plan d'attaque qu'il n'a pas suivi, avoir préjugé de son autorité sur ses hommes et les avoir dénigrés ensuite, mettre en doute le choix d'annuler une opération mal engagée. Enfin, avoir considéré la dame Hríviel comme une servante et avoir supposé qu'il pouvait la congédier."
A la quatrième erreur énoncée par Fergus, Egan émit un sifflement. Selon l'organigramme des Messagers Fergus, Hríviel et Saelion disposaient du même rang et de la même autorité. Mais les deux elfes étaient plus à rapprocher du mystérieux Maithand.

"- Oh, les relations sont rompues alors ?
- Cela dépendra de la sagacité du capitaine Dagahran et de l'autorité qu'il exerce sur ses hommes.
- Hmmm. En parlant de capitaine, je me demande ce qu'Eleane penserait de cette rixe à l'auberge de Combe. Connaissant Clothild, elle ne laissera pas passer l'outrecuidance d'Ethelhelm. Comme je le disais, ça risque de tourner vinaigre.
- Et comme je le disais, je ne dirige pas le guet.
- Bien, bien. Une dernière chose : tu aurais dû me parler de ça."
Egan sortit un papier froissé d'une de ses poches, le défroissa du mieux qu'il put et le posa sur le bureau de Fergus.

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Fergus jeta à peine un regard au papier froissé.
"- Une lettre anonyme. Aucune importance.
- Rumeur, lettre anonyme, confidence d'ivrogne ou confidence sur l'oreiller, bouche-à-oreille... Comment crois-tu que je suis au courant d'autant de choses ? Tu ne devrais pas traiter cette lettre à la légère, elle regorge d'informations. Et tu ne devrais pas non plus simplement la jeter. Mieux vaut ne pas laisser traîner, cela peut finir dans des mains curieuses.
- Comme les vôtres ?
- Comme les miennes. Ou celles de la petite Cynael."


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Fergus
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Message Posté le: 28/09/2008 à 15:03    
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Egan remonta d'un pas vif le couloir qui menait au bureau de Fergus. Il croisa Cynael qui filait dans l'autre sens. L'espion laissa traîner son regard sur les courbes qui devenaient celles d'une femme. Il répondit à peine au sourire de la rouquine qui, toujours vive, avait déjà rejoint une autre pièce. L'homme souria : étant donné qu'elle considérait Lihene comme un exemple, cette petite ne manquerait pas de faire tourner bien des têtes sous peu...

C'est avec cette pensée qu'Egan pénétra dans le bureau de Fergus. Le Gérant de l'Intendance, chose assez inhabituelle pour n'avoir jamais eu lieu, était en train de ne rien faire. Pas de rédaction de notes, pas de rangement de parchemins. Rien. Phénomène encore plus étrange, un livre restait ouvert sur la table et un parchemin à moitié roulé gisait de travers non loin.

" - Tu es souffrant, Fergus ?
- Aucunement. Conclusion de votre enquête ?
- Conclusion ? Comme tu y vas ! On ne trouve pas l'auteur d'une lettre anonyme en si peu de temps.
- Bien. Vous profiterez de votre enquête pour en mener une autre : je veux connaître la situation et le passé de la dame Hautebonté.
- Oh. Des soupçons ? Des activités illicites ? Des histoires sordides ? Un amant caché, voire des amants cachés ? Vous avez appris quelque chose que vous voulez vérifier ?
- Aucunement. Je souhaite me marier."

Egan resta interdit un long moment. Pendant tout ce temps il essaya d'imaginer comment Fergus avait pu formuler une telle idée. Il n'y parvint pas, tant cela allait à l'opposé de tout ce qu'il savait des habitudes et du caractère du Gérant de l'Intendance.
Optant finalement pour le principe du mystère parfait, l'espion passa le reste de l'entretien à tenter de garder son sérieux pendant qu'il imaginait la réaction que pourrait avoir Clothild à une proposition pareille. Il faillit bien ne pas y parvenir dès la phrase suivante prononcée par Fergus :

" - Je connais bien les femmes. Cette histoire de bouquet et la récente invitation à une soirée mondaine, invitation que vient de me transmettre Cynael, prouve bien les épanchements de la Dame Hautebonté à mon égard.
- Oui. Tout à fait. C'est évident.
- Je suis enclin à y répondre favorablement. La Dame Hautebonté dispose d'une situation convenable, bien que les marchands forment une bourgeoisie de seconde zone. Elle est bien faite de sa personne, ce qui ne gâche rien bien qu'étant accessoire.
- Complètement accessoire, oui.
- Cependant les apparences sont parfois trompeuses. Surtout chez une femme, qui est par nature peu digne de confiance et la proie de lubies inconsidérées. Il serait regrettable pour la réputation de la famille Chênedoré que je me lie avec une dame qui ne sait pas tenir son rang.
- Ah ça. Une catastrophe, je conçois bien.
- Vous allez donc vous renseigner sur la Dame Hautebonté.
- Et si je trouve des cadavres dans le placard ?
- Vous m'en informez, rien de plus, et vous tenez votre langue, naturellement.
- Naturellement.
- Vous voudrez bien porter ce parchemin à Ham Bougainvilliers, un artiste de Bree. Il s'agit d'une commande pour réaliser le portrait de la Dame Hautebonté.
- Si elle refuse ?
- Aucune raison.
- C'est une femme, comme vous dites, la raison parfois...
- J'aviserai."

Egan saisit le parchemin et quitta le bureau, réussissant à tenir tout le long du couloir pour finalement rire aux larmes une fois sorti du relais. Voilà qui promettait d'être enthousiasmant.


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Cynael
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Saute-Ruisseau

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Message Posté le: 28/09/2008 à 15:08    
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Lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement, Cynael bondit hors du lit où elle était allongée, essayant de récupérer les trois manuscrits étalés sur l'édredon. Deux finirent dans sa main droite qu'elle tient cachée dans son dos, le troisième parchemin tombant sans grace sur le tapis avant de rouler sous le lit. La jeune fille se mordilla la lèvre et essaya de garder contenance tout en offrant un sourire innocent à Fergus.

"- Mademoiselle Cynael, veuillez me donner les manuscrits que vous avez empruntés à la bibliothèque de Bree."
"- Mais ! Comment vous savez ça ? C'est pas possible, j'avais pris un tas de précautions !
- La négation mademoiselle Cynael. Vous avez oublié la négation.
- Hein ?
- L'expression usuelle est 'pardon ?'. Les manuscrits je vous prie.
- Non ! Vous allez les confisquer et les ramener à la bibliothèque. Ou pire, les brûler ! Clothild a voulu faire pareil l'autre fois.
- J'attends."
Cynael se mordilla une nouvelle fois les lèvres. Elle ronchonna et avança vers Fergus pour lui remettre les deux manuscrits qu'elle tenait dans son dos.
"- Bien. Et mettez-moi un peu d'ordre dans ce fatras de vêtements."


La jeune fille s'exécuta de mauvaise grâce en tournant le dos à la porte, estimant que Fergus était plus que maniaque pour s'offusquer d'une chemise et d'un chapeau mal rangés. Le tout remis en ordre elle fila s'asseoir en tailleur sur le lit, évitant de s'installer sur l'édredon pour ne bas subir une remarque de Fergus lui reprochant de l'applatir.
"- Bien. Je vous les rapporterai quand je les aurai lus.
- Rapporter ? Quand vous les aurez..."
La messagère ouvrit grand les yeux, affichant une mine abasourdie dont le Gérant de l'Intendance ne profita pas, étant déjà ressorti de la chambre.

Cynael n'avait jamais entendu dire que Fergus puisse lire autre chose que des compte-rendus et livres de comptes. Il n'avait jamais marqué d'intérêt pour tout ce qui ne relevait pas de la réalité concrète, ce qui excluait toute forme de littérature. Pourtant il venait d'annoncer qu'il allait lire ces textes d'amour courtois qui faisaient rêver Cynael. Et qui plus est les rendre ensuite, ce qui allait contre tous les principes de morale et de confiscation qui lui étaient connus.

La jeune fille haussa les épaules et plongea sous son lit pour récupérer le troisième manuscrit. Elle poussa un cri de stupeur en constatant qu'il n'était plus là.

**********


Le lendemain matin, Cynael se trainait d'un pas pesant dans le couloir. L'attitude étrange de Fergus l'avait empêchée de trouver le sommeil tandis qu'une série de supputations lui vrillaient le crâne. Elle avait finalement renoncé à tenter de dormir vers le milieu de la matinée et se dirigeait à présent vers la cuisine pour remplir un ventre gargouillant.

Elle s'arrêta devant la porte du bureau de Fergus. Fermée. Anormal : le Gérant se levait systèmatiquement avant l'aurore, faisait quelques excecices suivis d'ablutions puis se mettait au travail en laissant sa porte ouverte pour surveiller les allées et venues.
La messagère scruta la porte en essayant de rassembler ses idées. Peut-être qu'elle avait trouvé le sommeil sans s'en rendre compte et qu'elle évoluait à présent en plein rêve. C'était la seule explication possible.
Certaine de son fait, elle avança la main vers la porte pour la pousser et voir ce que son imagination lui réservait de l'autre côté.

La pièce était dans un complet désordre. Des parchemins avaient roulés au sol, plusieurs livres étaient ouverts en même temps sur le bureau, les rideaux de la fenêtre étaient baissés, des bougies s'étaient consumées sur les chandeliers dégoulinant de cire. Pire, Fergus était à moitié affalé sur son siège, rédigeant péniblement une note, la mine épuisée et la barbe naissante. Il ne s'était pas changé depuis la veille. Il se leva brusquement, tapotant une de ses notes du doigt.
"Les champs de fleurs ! Nothalon avait raison. Hors de question de la laisser décider à ma place !"

Devant cette vision qui ébranlait l'ensemble de ses certitudes sur la façon dont tournait le monde et en particulier Fergus, son repère inamovible, Cynael poussa un cri de terreur et cavala jusqu'à sa chambre, se cachant sous son édredon en priant pour que son réveil soit rapide.


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Fergus
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Message Posté le: 28/09/2008 à 15:10    
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Non sans agacement, Fergus abandonna le registre qu'il mettait à jour et se leva de sa chaise, délaissant son bureau pour se diriger vers la fenêtre. L'après-midi était bien entamée et un vent discret avait fini par se manifester pour apporter un peu d'air. Tout était tranquille : même le bruit des artisans au travail ne venait interrompre la quiétude de l'arrière du relais, le bâtiment de l'intendance étant situé de l'autre côté. Seules des notes de musique s'insinuaient à travers l'embrasure de la fenêtre pour venir narguer la concentration du Gérant de l'Intendance.
"Mademoiselle Zaîra."
La jeune femme interrompit son interprétation et afficha un sourire. Elle avait pris l'habitude de venir jouer de la harpe non loin de la fenêtre de l'office, s'installant à côté du jardin improvisé par Lihene. Plusieurs fois chassée, elle était chaque fois revenue à la charge.
"Puisque vous êtes là, jouez donc quelque chose de doux"

Fergus se retourna sans attendre la réaction de la jeune femme et regagna sa chaise. Il ne reprit pas son travail de suite, regardant un instant le bouquet de fleurs qui gisait sur le bureau dans l'espoir de rejoindre un vase. Quelqu'un s'amusait à en déposer un tous les matins dans le bureau avec une petite boîte de chocolats. Le Gérant de l'Intendance avait d'abord cru à une erreur, mais la répétition éliminait cette possibilité.
Il songea un instant à Shyrel. Il l'avait durement éconduite. Peut-être n'avait-elle pas abandonné son idée et tentait une autre approche. Cette histoire de bouquet le ramena au souvenir d'une autre fleur qu'il avait cru laissée intentionnellement alors qu'elle avait simplement été oubliée.

Les notes de musique résonnèrent à nouveau. Fergus soupira et se remit au travail. Il y a longtemps qu'il n'était pas aller pêcher.


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Fergus
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Message Posté le: 28/09/2008 à 15:58    
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Marchant d'un pas régulier malgré sa claudication, Fergus bifurqua pour récupérer le chemin descendant vers Cornemur. Même s'il la trouvait moins confortable que sa tenue d'intendance habituelle, en particulier au niveau de l'entrejambe qui le serrait trop, il avait revêtu la tenue que lui avait offerte Isobel quelques semaines plus tôt.

Pour des raisons qu'il n'osait s'avouer il s'était attaché à la capitaine Clairfaucon, pourtant de plusieurs années sa cadette et d'une éducation fort différente de la sienne. S'il l'avait probablement croisée au préalable sans s'en souvenir, il ne l'avait rencontrée que le soir où, houspillé par sa mère qui désespérait de sa sociabilisation, il s'était rendu à l'auberge de Combe dans un accoutrement vulgaire dont il s'était débarassé depuis.

La conversation s'était engagée naturellement et, depuis, Fergus avait régulièrement trouvé des occasions de revoir Isobel, qui ne manquait pas de répondre favorablement à toutes les invitations du gérant. Fergus appréciait sa vivacité, sa fraîcheur, sa spontanéité, son rire... A bien des égards, tant pour le physique que pour le caractère, elle lui rappelait sa femme perdue dix ans plus tôt. Même les noms, par un facétieux tour du destin, étaient proches.


Depuis qu'elle s'était tordue la cheville alors qu'il l'avait emmenée pêcher, Isobel voyait Fergus, à qui elle avait laissé une clé de chez elle, arriver chez elle trois fois par jour.

Il passait une première fois au petit matin, à 7 heures, après ses ablutions et ses exercices quotidiens et avant de commencer sa journée. Il massait le pied de la jeune femme, appliquait les onguents prescrits et faisait le bandage pour la journée, puis préparait le repas. Il parlait peu et faisait à son idée, si bien que la capitaine se retrouvait avec un petit-déjeuner copieux à base de lard, d'oeufs et pain de seigle. Il ne restait pas manger, repartant rapidement. Au fil des jours, Isobel parvint cependant à infléchir le menu et à convaincre le gérant de rester un peu pour discuter.

Il passait une deuxième fois à midi sonnante. Il ne souhaitait au départ que s'assurer de la santé d'Isobel. Cette dernière s'amusait de voir Fergus traiter avec autant de sérieux une simple foulure : elle avait connu bien pire au sein de la Garde Itinérante et c'est la première fois qu'elle recevait autant de soins. Elle se garda cependant d'en faire état, tout à la fois ravie que Fergus passe si souvent et désapointée qu'il reste dans le domaine de la courtoisie. Elle finit cependant par le convaincre de rester, et ils prirent ainsi l'habitude de manger ensemble à midi pendant deux semaines.

L'intendant passait une troisième fois le soir tard. Il arrivait invariablement à la vingt-troisième heure. C'était le passage qu'Isobel préférait parce que Fergus restait plus longtemps et se présentait sous le jour qui la charmait : amusant, glissant dans sa conversation mesurée des piques discrètes qui ravissaient la capitaine. Ils conversaient tous deux une heure précisément puis Fergus se levait, réglé comme une horloge, et s'éclipsait aprés avoir souhaité une bonne nuit. Isobel désespérait de le faire rester et pestait presque à chaque fois que la porte se refermait. Surtout, sa cheville était remise à présent, c'était sans doute le dernier jour où l'intendant accomplirait ses trois visites et leur relation n'avait pas avancé d'un pouce.

Fergus obliqua pour pénétrer dans le jardin d'Isobel, gagna la porte et inséra la clé dans la serrure. La capitaine l'attendait dans la pièce, l'humeur maussade.
"- Bien. Isobel, votre cheville est guérie. Vous pourrez reprendre votre poste dès demain.
- Mouais...
- La semaine prochaine vous m'accompagnez à...
- Oui !"
Le visage de la capitaine s'était égayé tout d'un coup. Elle détestait et adorait cette manie qu'il avait de donner des directives sans se soucier de l'accord des autres. Comme cette fois où il lui avait demander de but en blanc de lui donner ses mensurations pour préparer la tenue qu'il voulait lui offrir, sans se soucier le moins du monde ni même prendre conscience de la cuistrerie d'une telle demande. Qu'importe, elle continuerait à le voir et c'est tout ce qui comptait.


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Message Posté le: 14/10/2008 à 21:27    
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S'abattant avec force sur la vitre la goutte d'eau resta un infime instant immobile. Elle glissa ensuite avec hésitation. Sa trajectoire oscilla sous l'impulsion du vent qui fouettait la maison avec d'invisibles lanières parées de pluie. D'autres gouttes s'abattirent innombrables et tout se fondit en de minuscules ruisseaux dévalant la vitre d'une fenêtre tremblant à chaque mugissement de la tempête. Des nuages d'orage drapaient le ciel d'obscurité. Dehors les lumières des maisons voisines débordaient des fenêtres en touches imprécises contrastant avec l'arête tranchée de l'ombre des murs et des toits.
Devant le relais des Messagers du Lond Daer à Cornemur les deux gardes de faction s'étaient abrités dans leur guérite. Ils continuaient de surveiller la cour. Un froid mordant s'était faufilé à la suite de la pluie. D'épaisses capes à capuche étaient venues envelopper les hauberts à bandes pour faire rempart de leurs mailles de laine. Outre l'assaut d'une température en chute les deux hommes ne craignaient pas d'intrusion. Pourtant ils restaient vigilants : si le temps les protégeait d'indésirables il ne pouvait rien faire contre la vindicte du Gérant de l'Intendance les surprenant à tirer au flanc.

Il était de notoriété publique qu'aucune catastrophe naturelle ne pouvait empêcher Fergus Chênedoré de faire ses tournées et autres inspections surprises. Une pluie continue risquait d'ailleurs fort de le faire sortir pour qu'il aille s'enquérir de l'état du gué : une montée des eaux et un chemin impraticable ne feraient que rajouter à sa détermination à faire établir un pont, revendication qu'il conservait malgré l'indifférence des habitants et des autorités.
S'ils espéraient échapper au passage de l'austère intendant les gardes se demandaient s'ils auraient une chance d'apercevoir Lihene : la rumeur prétendait qu'elle aimait divaguer nue dans les ruisseaux et qu'une pluie torrentielle la ravissait autant qu'un soleil resplendissant. Les deux hommes se réchauffèrent tant bien que mal en soufflant dans leurs mains et en échangeant des plaisanteries. Sans perdre de vue la cour.

Dans son bureau Fergus se tenait droit comme un piquet, les bras repliés dans le dos, observant le paysage à travers la fenêtre. Il était bien loin de ses considérations habituelles et, fait étonnant, ne se consacrait pas à son travail. La pluie tombait si drue et la grisaille était telle que tout disparaissait à un mètre de distance. Pourtant l'intendant ne quittait pas des yeux un point précis au-delà de ce rideau d'incertitudes.
L'annonce du départ de l'intendante Cenidhren l'avait troublé bien qu'il ne l'ait connue autrement que par le biais des rapports qu'elle transmettait régulièrement depuis Fondcombe. Un sentiment mêlé de mélancolie et de joie régnait sur l'humeur des elfes du Lond Daer depuis cette annonce. Sentiment étranger à Fergus qui n'avait pas cherché à le comprendre. Le marissement était une notion qui restait hors de sa portée. Bien qu'il ne s'agisse que d'un départ pour des terres lointaines et non d'une mort, l'adieu de Cenidhren avait fait resurgir le spectre d'Isabeau.


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Fergus plissa les yeux, conservant un air dur. A vrai dire le spectre de sa femme perdue ne l'avait jamais quitté. S'il ne l'admettait que maintenant il s'en était rendu compte en réalité le soir où il avait discuté avec le capitaine Clairfaucon. La ressemblance était stupéfiante, jusqu'à la proximité des noms. Sans elle aurait-il seulement prêté attention à Isobel ?
Quiconque lui aurait posé cette question aurait reçu pour toute réponse un silence indifférent. Une question stupide et caricaturale qui ne méritait aucun commentaire. Et pourtant...


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Le gérant de l'Intendance cessa de scruter le paysage gris indistinct. Il se tourna vers le buffet qu'il déverrouilla et en sortit le panier garni que Shyrel avait fait parvenir la veille. Il le posa sur le bureau, en enleva la boîte de chocolats que Lihene avait entamée puis se figea en fixant la carte. La Caravanière avait eu du cran. Elle avait livré son coeur sur un plateau et avait été renvoyée durement. Bien qu'incapable d'en percevoir la raison Fergus devinait qu'il aurait dû agir autrement avec elle. Tout l'amour qu'il pouvait donner tenait dans les quelques confidences qu'il avait livrées à la fin de leur dernière conversation. Il n'avait jamais été un homme doux et tendre. Isabeau avait réussi à infléchir son caractère austère. Isabeau était morte il y a longtemps.

Et Isobel ?

Le panier garni, protégé par une épaisse couverture, quitta le bureau pour se retrouver maintenu par un bras de Fergus. L'intendant abandonna la pièce dont les murs étaient restés roses depuis le départ de Nothalon. Shyrel avait engagé un combat inégal contre un fantôme et avait perdu. Isobel avait les traits de ce fantôme et Fergus était perdu. Il ne savait pas qui il aimait quand il voyait le visage du capitaine Clairfaucon. Aimait-il seulement ? Il était seul à pouvoir répondre à ces questions mais en attendant il devait au moins la vérité à Isobel.
L'intendant ouvrit la porte et descendit les quelques marches du perron. Il traversa la cour de sa démarche parfaitement réglée malgré sa claudication. Ne se souciant en aucune façon de ce qui l'entourait il ne remarqua pas les deux gardes qui tenaient leur poste aussi droits et impeccables qu'à un défilé.


(à suivre...)


[HRP crédits
- musique : Yann Tiersen – Sur le Fil (Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain O.S.T.)
- images : Kyle Anderson – SDAO]


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Fergus
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Message Posté le: 15/10/2008 à 20:41    
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Le poing vint percuter le bois de la porte en un enchaînement de cinq coups brefs et rapides qui résonnèrent dans la maison vide. Fergus ne prit pas la peine d'attendre une réaction : malgré le brouhaha de la tempête il avait entendu le silence qui régnait à l'intérieur. Il longea le mur et gagna la réserve de bois qui se blottissait contre le sous-bassement en pierres. L'intendant cala le panier garni à l'abri entre les stères, posa la couverture en la dépliant à côté puis regagna le perron. Il se posta dos à la porte, se campa sur ses jambes et croisa les bras dans le dos. Indifférent à la pluie qui s'acharnait sur lui, aux claquements du tonnerre et à la danse du vent, Fergus Chênedoré se tenait parfaitement immobile en scrutant le jardin.

Personne n'avait jamais vu le gérant de l'intendance rester à rien faire. Même la jeune Cynael, dans son incessant et intarissable babillage où se croisaient autant de faits que de rumeurs et de contes, n'avait jamais glissé une allusion à un Fergus inactif : tellement improbable qu'une telle assertion aurait provoqué l'indifférence ou l'hilarité envers son auteur.
Aussi improbable que cela paraisse dans ce déluge trempant une obscurité se parant de nuances de gris à la faveur des éclairs, l'intendant rêvait. Il rêvait à sa manière, celle d'un homme habitué à envisager toutes les possibilités, à les analyser une à une et à prévoir les décisions et les actions devant s'y rapporter. Fixé comme une statue au perron de la maison du capitaine Clairfaucon il imaginait toutes les façons pour elle d'arriver et de l'apercevoir.

Viendrait-elle en courant, en marchant, à cheval ? Se protégerait-elle de la pluie tant bien que mal avec une capuche ou y serait-elle comme lui indifférente ? Chantonnerait-elle ou pesterait-elle ? Aurait-elle les bras chargés ou les mains vides ? Déraperait-elle dans la boue ? Pousserait-elle un cri en le voyant ? De peur, de surprise, de joie ? Ou rirait-elle de le voir ainsi ? L'inviterait-elle à rentrer ou le questionnerait-elle sur sa présence ? Serait-elle distante ? Porterait-elle l'uniforme du Roseau, les vêtements de la garde, une des tenues qu'il lui avait offerte, son habit des jours ordinaires ? Serait-elle accompagnée ou seule ?
Les rêves de Fergus étaient ainsi faits de problèmes pratiques et des solutions à leur apporter. Pas un instant il ne se posa les questions qui auraient dû venir à l'esprit de tout homme placé dans une situation semblable. Le souvenir d'Isabeau ne vint le hanter qu'une seule fois dans ses réflexions.
« - Fergus, est-ce que tu m'aimes ?
- Oui
- Tu devrais me le montrer de temps en temps. »
Il l'avait emmenée pêcher. Jamais il ne l'avait vu tant rire, et parler, et se blottir contre lui. C'était lors de leurs séances de pêche qu'il avait finalement accepté d'adopter Cynael, qu'ils avaient décidé de se marier, qu'il l'écoutait parler de ses rêves en même temps que de toutes les anecdotes du quotidien, qu'il la faisait sourire avec son humour pince-sans-rire et qu'il l'avait perdue. A aucun moment il ne vint à l'esprit de Fergus qu'Isabeau se fichait de la pêche et que seul lui importait ces moments de complicité privilégiés où son fiancé apparaissait tel qu'il était réellement : attentionné en plus d'être volontaire. Le mugissement du vent s'éteignit dans un soupir. L'accalmie fut de courte durée cependant.

Et Isobel ?

Fergus était trempé mais ne se souciait toujours pas du maelström qui l'entourait. Il savait à présent ce qui avait attiré son attention chez le capitaine Clairfaucon.

(à suivre...)


[HRP crédits
- musique : Akira Yamakoa - Snowblind (Silent Hill O.S.T.)]


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